Cinq ans après le putsch de goïta : le Mali face à l’impasse sécuritaire et politique

Cinq ans après le coup d’État d’Assimi Goïta : le Mali à la croisée des défis

Photo d'archives : Assimi Goïta en 2020

Ce week-end marque le cinquième anniversaire du putsch qui a propulsé le général Assimi Goïta au pouvoir. Depuis ce jour, la situation au Mali s’est profondément dégradée : insécurité persistante, restrictions accrues des libertés fondamentales et recul de la liberté de la presse.

Une analyse des cinq dernières années avec Ulf Laessing, expert du Sahel et responsable du programme Afrique subsaharienne à la fondation Konrad Adenauer.

Entretien avec Ulf Laessing : une répression en hausse et des libertés en recul

Ulf Laessing : La répression s’est intensifiée. S’exprimer librement devient de plus en plus risqué. Bien que des discussions ouvertes restent possibles entre proches, la prudence s’impose désormais. Les voix critiques sont réduites au silence, soit par l’emprisonnement, soit par l’exil.

Ulf Laessing décrypte l'évolution du Mali cinq ans après le coup d'État

Quels progrès concrets pour la population malienne depuis le retour des militaires ?

Ulf Laessing : Au début, certaines régions avaient connu une amélioration relative de la sécurité. La route vers Ségou était praticable pendant un temps, permettant à des agriculteurs de reprendre leurs activités. Aujourd’hui, cette amélioration s’est effritée face à l’insécurité croissante, à la croissance démographique et aux défis climatiques.

L’objectif initial de pacification face aux groupes djihadistes reste hors de portée. Le Jnim et l’État islamique contrôlent toujours de vastes zones, et aucune stratégie militaire ne semble en mesure de les déloger durablement.

Les attaques coordonnées de fin avril ont marqué un tournant. Avec la participation de djihadistes et de rebelles touaregs, ces offensives ont rappelé les pires moments de 2012, avant l’intervention française.

Ulf Laessing : Ces attaques ont constitué un choc sans précédent. Elles visaient directement l’État malien, provoquant une crise de légitimité. Si le gouvernement a maintenu sa position, il a perdu le contrôle de plusieurs zones du nord. Aucun scénario ne laissait présager une telle escalade, pas même les forces russes déployées pour soutenir Bamako.

Le rôle ambigu des mercenaires russes et l’isolement du Mali

Ulf Laessing : Les mercenaires russes, bien que présents en nombre (1 500 à 2 000 hommes), n’ont apporté aucune solution durable. Leur approche brutale a aggravé les tensions. Leur retrait précipité de localités clés comme Kidal, sans combat, a révélé leur incapacité à inverser la tendance.

Retrait des forces russes du nord du Mali

Le Niger et le Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), se sont contentés de déclarations symboliques sans appui concret. Leur propre lutte contre les groupes armés limite leurs capacités d’intervention. Le Mali s’est donc retrouvé isolé face à une crise qu’il ne peut résoudre seul.

L’AES : une solidarité politique sans moyens concrets

Ulf Laessing : Sur le papier, l’AES incarne une vision commune, mais en pratique, les trois pays peinent à transformer cette alliance en actions efficaces. Leurs dirigeants partagent une idéologie similaire, mais leurs ressources sont limitées. Ces États, parmi les plus pauvres au monde, luttent pour leur survie quotidienne.

Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani et Ibrahim Traore : une vision commune mais des moyens limités

Cette coopération ne ressemble en rien à un partenariat occidental comme l’OTAN. Elle repose sur trois pays en situation de survie, où les priorités se concentrent sur la stabilité immédiate plutôt que sur des projets ambitieux.

Vers une solution : dialogue et compromis ?

Ulf Laessing : Les Maliennes et Maliens rejettent massivement l’instauration d’un État islamique. Ce rejet explique l’absence de mouvements de protestation malgré les difficultés. La peur du vide politique, avec l’alternative djihadiste ou les anciennes élites corrompues, pousse une partie de la population à soutenir le gouvernement actuel.

Manifestation à Bamako après les attaques de fin avril

Une solution pourrait émerger d’un dialogue avec les factions djihadistes modérées. Contrairement aux idées reçues, ces groupes ne sont pas des entités étrangères, mais des acteurs locaux répondant à des revendications concrètes : accès à l’eau, terres arables ou justice sociale. Leur radicalisation est souvent une réponse à l’abandon de l’État.

Des compromis localisés, comme ceux observés en Mauritanie, pourraient servir de modèle. Une coexistence pacifique, sans imposition totale de la charia, permettrait de stabiliser certaines zones avant de rétablir l’autorité de l’État.

Il faudra combiner pression militaire et négociations ciblées avec les éléments les moins intransigeants. Des pressions internes émergent déjà, portées par des communautés locales et des leaders modérés.

Que veulent vraiment les Maliens ?

Ulf Laessing : Les habitants de Bamako ne souhaitent pas une application stricte de la charia. Les attaques de fin avril n’ont suscité aucune mobilisation massive contre le gouvernement, car la population craint davantage une prise de pouvoir par les djihadistes qu’un maintien du statu quo. Malgré les critiques, de nombreux Maliens soutiennent encore Assimi Goïta, par rejet des alternatives.

Les jeunes, souvent déscolarisés et informés via les réseaux sociaux, restent sensibles à la propagande pro-gouvernementale. Leur soutien se base sur une méfiance envers l’Europe et une adhésion à une narrative anti-occidentale renforcée par des acteurs externes.

Après les attaques d’avril, aucun mouvement de protestation n’a émergé, malgré l’affaiblissement apparent du régime. Les Maliennes et Maliens préfèrent une stabilité précaire à un chaos djihadiste.

La survie quotidienne, aggravée par des crises récurrentes comme les pénuries de carburant, explique cette résignation. Les partis traditionnels ont aussi perdu toute crédibilité après des décennies de pouvoir sans résultats tangibles.

Dans ce contexte, le gouvernement d’Assimi Goïta conserve un soutien inattendu, faute de mieux. Tant que la sécurité ne se détériore pas davantage, sa position semble solide.

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