CEDEAO et AES : le dialogue face aux réalités politiques du Sahel
La récente mission de Lansana Kouyaté, envoyé spécial de la CEDEAO auprès des États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), a relancé le débat sur l’efficacité de la diplomatie régionale. Lors de son passage à Ouagadougou, il a plaidé pour une « coopération renforcée » auprès du capitaine Ibrahim Traoré. Son argument central repose sur une réalité incontestable : les liens humains et économiques entre les nations du Sahel transcendent les frontières politiques. Pourtant, cette approche, bien que pragmatique, se heurte à une défiance tenace, alimentée par des décennies de promesses non tenues de la part des autorités en place.
La CEDEAO face au défi économique et humanitaire
Le dialogue proposé par la CEDEAO mérite d’être salué. En privilégiant la négociation à l’escalade, l’organisation ouest-africaine démontre une volonté de stabiliser une région en proie à l’instabilité. Mais cette stratégie s’appuie sur des enjeux concrets, souvent ignorés dans les débats politiques.
• L’interdépendance économique régionale : Près de 75 % des échanges commerciaux des pays enclavés du Sahel (Burkina Faso, Mali, Niger) transitent par les ports des États côtiers de la CEDEAO. Une rupture brutale de ces flux condamnerait des millions d’habitants, déjà fragilisés par l’insécurité et la précarité. La CEDEAO a donc tout intérêt à éviter une confrontation qui pénaliserait les populations plutôt que les dirigeants. • La lutte contre le terrorisme : Les groupes armés ne se soucient guère des alliances politiques. Ignorer cette réalité reviendrait à affaiblir la lutte antiterroriste. La CEDEAO tente ainsi de préserver une coopération sécuritaire minimale, malgré les tensions actuelles.
L’asymétrie de la bonne foi : un obstacle majeur
Si l’intention de la CEDEAO est louable, son optimisme semble disproportionné. L’histoire des transitions politiques en Afrique de l’Ouest est marquée par une succession de engagements non respectés. Les régimes militaires de l’AES n’échappent pas à cette tendance, accumulant les promesses trahies envers leurs propres citoyens et la communauté internationale.
Un calendrier politique bouleversé
Les transitions au Mali et au Burkina Faso devaient initialement s’achever en 18 à 24 mois. Aujourd’hui, ces échéances ont été purement et simplement abandonnées, au nom d’un prétendu « impératif sécuritaire ». Cette volte-face illustre une stratégie de maintien au pouvoir, où la stabilité démocratique est sacrifiée sur l’autel de l’urgence sécuritaire.
Des engagements internationaux systématiquement contournés
La CEDEAO a déjà été confrontée à des accords signés puis dénoncés en quelques mois, sous prétexte de « souveraineté retrouvée ». Les traités d’intégration régionale, forgés sur plusieurs décennies, sont ainsi réduits à néant par des rhétoriques opportunistes. Négocier avec des partenaires qui considèrent le droit international comme une option relève d’une illusion dangereuse.
La rupture du contrat social
Le mépris le plus flagrant concerne les populations elles-mêmes. Les juntes du AES, arrivées au pouvoir en promettant sécurité et renaissance nationale, ont instauré un climat de répression :
- Interdiction des partis politiques et étouffement de la société civile.
- Censure de la presse indépendante et répression des opposants sous couvert de « défense nationale ».
- Prolifération des violences, malgré les changements d’alliances géopolitiques.
En somme, l’État, censé protéger ses citoyens et garantir leurs libertés, bafoue quotidiennement ses devoirs fondamentaux.
Dialoguer sans cautionner : une équation complexe
La CEDEAO a raison de chercher à éviter un conflit ouvert. Maintenir des échanges économiques et techniques est vital pour la stabilité de la sous-région. Toutefois, cette médiation ne doit pas servir de caution à des régimes qui utilisent le temps des négociations pour consolider leur emprise sur le pouvoir.
Pour que le dialogue soit efficace, il doit s’accompagner de garanties tangibles et contraignantes. Sans cela, cette initiative ne fera que prolonger un cycle bien connu : celui des promesses éphémères suivies de désillusions amères. La CEDEAO doit rester ferme sur ses exigences, sous peine de devenir complice d’un statu quo qui mine la crédibilité de toute la région.
