La scène politique ivoirienne vient de traverser une phase électorale qui a consolidé la position du RHDP, le parti au pouvoir. Avec la reconduction d’Alassane Ouattara pour un quatrième mandat et une majorité écrasante de sièges obtenus à l’Assemblée nationale, sa domination est incontestable. Cette victoire s’est faite aux dépens d’une opposition affaiblie, notamment le PDCI, qui a vu sa représentation parlementaire diminuer de moitié, et le PPA-CI, qui a choisi de ne pas participer au vote. Cependant, derrière cette hégémonie se cache un défi commun à tous les camps : la difficulté à faire émerger de nouvelles figures pour succéder à la génération qui a marqué les trente dernières années. La Côte d’Ivoire est-elle sur le point de tourner la page de l’ère Bédié, Gbagbo et Ouattara ? Le sociologue et enseignant-chercheur à l’université de Bouaké, Dr Séverin Kouamé, apporte son éclairage sur la situation.
Le PPA-CI a récemment confirmé Laurent Gbagbo à sa tête lors de son prochain congrès, malgré son âge, sa santé et des remaniements internes. Doit-on y voir la fin imminente de l’ère Gbagbo sur la scène politique ivoirienne ?
Dr. Séverin Yao Kouamé : La question de sa condition physique est centrale. Affirmer que son ère se termine nécessite une analyse plus nuancée. Laurent Gbagbo exprime lui-même un besoin de se retirer. Il a été une figure de proue de l’opposition, un acteur clé de l’instauration du multipartisme et a participé à toutes les luttes politiques majeures. Cependant, il est évident qu’il a atteint un point où une transition est nécessaire. Le véritable enjeu réside dans l’identification de la personne capable de reprendre le flambeau et de poursuivre le combat qu’il mène depuis plus de trente ans.
Du côté de la gauche, des figures comme Simone Ehivet avec son Mouvement des Générations capables, même en coalition avec le Cojep de Charles Blé Goudé et le PDCI, n’ont pas réussi à obtenir de sièges. Quelle est la raison de cette difficulté pour l’opposition à mobiliser ?
Des partis comme le MGC sont encore jeunes ; la confiance de l’électorat se gagne sur la durée. Il faut surtout comprendre que le corps électoral a profondément évolué. La jeunesse, entre 18 et 35 ans, montre une grande désaffection pour la politique et les élections. Ce phénomène ne touche pas seulement la gauche, mais l’ensemble de la classe politique. Le défi est de raviver l’intérêt pour le processus électoral. Pendant des décennies, la mobilisation s’est appuyée sur des logiques identitaires et sur la crainte. L’idée s’est installée que sans un représentant au pouvoir, une communauté ne peut espérer obtenir des infrastructures comme une route ou une école. Ce discours est devenu un véritable argument de campagne.
Le PDCI, parti historique, semble également en difficulté, avec des divisions internes et une présence limitée de son nouveau leader, Tidjane Thiam, ce qui a contribué à une perte significative de députés. Est-ce un signe que le parti n’arrive pas à surmonter le décès de son leader historique, Henri Konan Bédié ?
La véritable interrogation est de savoir si le parti peut se réinventer. Quelle est l’offre politique du PDCI aujourd’hui ? S’accroche-t-il encore à une segmentation ethnique de l’électorat, en considérant par exemple l’électorat « akan » comme acquis ? Je pense que les attentes des citoyens ont changé. Une large partie de la jeunesse se sent ignorée, comme dans un angle mort politique. La stratégie de miser sur un héritage historique ou sur la notoriété d’un nom pour mobiliser les électeurs n’est plus efficace.
Le RHDP, bien que dominant, fait face à un défi similaire. En dépit de l’âge du président Alassane Ouattara, aucun successeur ne s’impose naturellement. Assiste-t-on à la fin d’un cycle politique de 30 ans centré sur les figures de Ouattara, Gbagbo et Bédié ?
C’est toute la classe politique qui peine à se renouveler. Cela révèle, à mon sens, une crise systémique. Le modèle de gouvernance et de fonctionnement des partis politiques doit évoluer. La sanction populaire est d’ailleurs déjà visible, avec des taux d’abstention très élevés, y compris dans les fiefs électoraux traditionnels.
L’émergence de nombreux candidats indépendants, en particulier des jeunes, pourrait-elle annoncer un changement, malgré leurs faibles résultats électoraux ? Est-ce le signe d’une volonté de s’émanciper des partis traditionnels ?
Ces jeunes candidats ont le mérite d’avoir tenté l’aventure. Ce sont des personnalités qui ont bâti leur légitimité en dehors des appareils politiques, par exemple de jeunes entrepreneurs qui ont eu un impact positif sur leur communauté. Quand une personne construit son parcours en marge du système et laisse une empreinte durable sur une décennie ou plus, elle a de fortes chances d’obtenir la confiance des électeurs. Le discours politique classique en Côte d’Ivoire repose sur la légitimité conférée par le haut : « C’est le chef de l’État qui m’envoie ! C’est le chef du parti qui m’envoie! ». Ces indépendants, pour reprendre l’expression locale, ont prouvé qu’ils pouvaient être leurs propres envoyés.
