Auguste miremont analyse l’héritage politique d’houphouët-boigny à ouattara

Ancien ministre ivoirien de la Communication et figure emblématique des médias, Auguste Miremont, 85 ans, a marqué plusieurs décennies de l’histoire politique de la Côte d’Ivoire. À travers un livre récemment publié, il revient sur son parcours et partage ses analyses sur les grands tournants du pays. Rencontre avec un homme d’État dont l’expérience traverse les régimes, des années Houphouët-Boigny jusqu’à l’ère Ouattara.

Un témoignage historique pour les générations futures

Votre nom est désormais associé à un livre intitulé « Auguste Miremont, d’Houphouët à Ouattara, en toute liberté… ». Que représente pour vous ce projet éditorial ?

Longtemps réticent à l’idée de mettre en avant mon expérience personnelle, j’ai finalement accepté ce projet sous l’insistance de Michel Koffi, l’auteur. Ce livre n’est pas une célébration de moi-même, mais une transmission de mes connaissances. Le titre lui-même souligne cette volonté : rendre compte d’un héritage politique et humain, sans fard ni glorification excessive.

Les entretiens, qui ont duré près de 30 heures, ont été un véritable échange. Michel Koffi, avec qui j’entretenais des liens à la fois professionnels et humains, a su capter l’essence de mes réflexions. Les corrections et reformulations font partie de mon ADN de journaliste : je ne pouvais m’empêcher d’apporter ma touche à chaque retranscription.

La Côte d’Ivoire moderne : entre héritage et défis contemporains

Ce livre couvre bien plus qu’une autobiographie. Il aborde les crises politiques sous Houphouët-Boigny, les tensions de la succession entre Bédié et Ouattara, les enjeux économiques et le rôle du développement local. Chaque thème a son importance, mais certains moments restent gravés dans ma mémoire.

Les années Houphouët-Boigny : un modèle de stabilité

Sous le régime de Houphouët-Boigny, la Côte d’Ivoire était perçue comme un modèle de stabilité en Afrique de l’Ouest. Malgré des crises internes – mutineries, tensions sociales –, son génie politique résidait dans sa capacité à écouter, temporiser et agir au bon moment. J’ai eu l’opportunité de travailler à ses côtés en tant que ministre de la Communication et directeur de Fraternité Matin. Il m’appelait « De Miremont », un détail qui reflétait son respect pour l’histoire et ceux qui la façonnent.

Nos échanges étaient quotidiens, centrés sur l’information et la gestion des crises. Houphouët-Boigny avait cette particularité de tolérer les avis divergents, à condition qu’ils soient constructifs. C’est cette ouverture qui a permis au pays de se développer et d’attirer des investissements étrangers.

Les tumultes de la succession : Bédié, Guéï, Gbagbo

La transition entre Houphouët-Boigny et ses successeurs n’a pas été sans heurts. Le coup d’État de 1999 contre le Président Bédié a été un choc pour moi. En tant que président d’un groupe parlementaire majoritaire, j’ai vu le pays basculer dans une période d’instabilité qui a duré jusqu’à l’ère Gbagbo. Les violences post-électorales et les conflits politiques ont ébranlé l’image que la Côte d’Ivoire projetait à l’international.

Avec Bédié, mes relations étaient excellentes. Nous avions une proximité professionnelle et personnelle, renforcée par des liens avec Laurent Dona Fologo. La disparition de Bédié m’a profondément affecté. Quant à Robert Guéï, bien qu’il fût un parent (il appartenait à l’ethnie Yacouba), je n’ai pu influencer sa politique. Avec Laurent Gbagbo, nos rapports ont évolué d’une collaboration forcée à une amitié sincère, notamment lors des négociations pour un gouvernement d’union nationale.

Alassane Ouattara : l’élève le plus fidèle de Houphouët-Boigny

Parmi les présidents que vous avez connus, lequel incarne le mieux l’héritage politique d’Houphouët-Boigny ?

Chacun a son style, mais Alassane Ouattara est celui qui a le plus retenu les leçons de Houphouët-Boigny : la patience, l’écoute, la capacité à réagir au bon moment. En tant que Premier ministre dans les années 1990, il était d’une fermeté redoutable. Une erreur, et c’était le limogeage immédiat. Aujourd’hui, même s’il reste mesuré, cette fermeté s’est quelque peu adoucie avec le temps.

Nos relations ont toujours été marquées par la confiance et la loyauté. Je garde de lui l’image d’un homme courtois, attentif aux détails et doté d’un grand cœur. Il n’hésitait pas à rappeler lui-même ses collaborateurs pour s’enquérir de leurs demandes, une attitude qui force le respect.

Les réalisations d’Ouattara : un bilan économique et social contrasté

À quelques années de la fin de son mandat, le Président Ouattara laisse un héritage impressionnant : routes, hôpitaux, universités… Les infrastructures se multiplient, même dans les régions reculées comme Daloa, où un boulevard digne des Champs-Élysées a été inauguré. Ces avancées économiques sont indéniables, mais elles s’accompagnent de défis sociaux.

La vie coûte cher, et la pauvreté persiste dans certaines franges de la population. Le gouvernement en est conscient et a mis en place des mesures comme les filets sociaux et les programmes de formation professionnelle. L’initiative « École de la deuxième chance », par exemple, permet aux jeunes décrocheurs de se réinsérer. Ces efforts sont louables, même s’ils ne suffisent pas à combler tous les déséquilibres.

L’avenir de la Côte d’Ivoire : entre optimisme et vigilance

Le Président Ouattara n’a pas encore annoncé son retrait. Il continue de diriger le pays avec la même ambition : une Côte d’Ivoire unie, solidaire et prospère. Ses réalisations, notamment dans les zones rurales, montrent une volonté de réduire les inégalités territoriales. Pourtant, la question de la succession se profile déjà. Il est trop tôt pour y répondre, mais une chose est sûre : le pays a besoin de stabilité pour poursuivre sa croissance.

En tant que témoin de cette histoire, je reste convaincu que la Côte d’Ivoire a les atouts pour relever les défis à venir. L’héritage de Houphouët-Boigny et l’expérience d’Ouattara en sont les fondations. À nous, les nouvelles générations, de les consolider.