Cameroun : l’AFD injecte 622 milliards de FCFA en 2025, mais où va l’argent ?
En 2025, l’Agence française de développement (AFD) a consolidé son statut de premier bailleur bilatéral du Cameroun en engageant un portefeuille de 622,8 milliards de FCFA, répartis sur 51 projets. Ce montant, en progression constante depuis 2002, soulève une question cruciale : comment ces fonds sont-ils alloués entre les différents secteurs d’activité ?
Une répartition sectorielle qui interroge
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Sur l’exercice 2025, 44,2 % des engagements de l’AFD ont été orientés vers les infrastructures et le développement urbain. 35,9 % ont été consacrés au financement des institutions financières privées, tandis que 6,8 % ont été alloués à la gouvernance. L’éducation, la formation et l’emploi ont bénéficié de 6,4 % des fonds. En revanche, l’agriculture et la sécurité alimentaire n’ont reçu que 1,7 % du total, un pourcentage particulièrement faible alors que ces domaines constituent une priorité affichée par Yaoundé dans sa stratégie d’import-substitution.
Cette répartition contraste avec les engagements pris par l’institution à l’échelle continentale. Entre 2018 et 2024, Proparco, filiale de l’AFD dédiée au secteur privé, a doublé ses financements annuels en Afrique, atteignant environ 1,2 milliard d’euros par an. Ces fonds ont notamment ciblé l’agriculture, la sécurité alimentaire et les systèmes financiers, des secteurs essentiels pour le développement durable.
Les infrastructures, un choix historique et stratégique
L’accent mis sur les infrastructures n’est pas le fruit du hasard. Il s’inscrit dans une logique ancienne, l’AFD étant présente au Cameroun depuis 1960. Le pays figure parmi les principaux bénéficiaires de ses financements en Afrique centrale, avec des engagements annuels moyens d’environ 150 milliards de FCFA depuis 2002.
Un projet emblématique illustre cette orientation : le Programme de lutte contre les inondations à Douala et Yaoundé (PLIDY), soutenu par un prêt souverain de 150 millions d’euros. Signé en janvier 2025, ce programme vise à réduire la vulnérabilité des populations et des infrastructures face aux inondations récurrentes qui frappent les deux principales métropoles du pays. Ce seul projet représente près de cinq fois le budget triennal alloué par le gouvernement camerounais à la relance de la filière blé.
L’AFD a également soutenu d’autres initiatives majeures, comme le programme Capitales Régionales, financé via le Contrat de désendettement et de développement (C2D). Ce programme vise à moderniser les infrastructures urbaines dans cinq villes secondaires du Cameroun. L’institution a également accompagné l’initiative Sporcap, dédiée à l’accès aux équipements sportifs dans les zones défavorisées.
L’agriculture, un secteur sous-financé malgré son importance
Pourtant, le gouvernement camerounais a fait de la souveraineté alimentaire l’un des axes centraux de sa Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30). Le Plan intégré d’import-substitution agropastoral et halieutique (PIISAH) 2024-2026 a été lancé avec un budget de 1 500 milliards de FCFA pour réduire la dépendance aux importations de produits de base comme le riz, le blé ou l’huile de palme.
Dans ce contexte, le faible pourcentage de 1,7 % alloué à l’agriculture et à la sécurité alimentaire par l’AFD en 2025 interroge. Pourtant, l’institution a déjà démontré son engagement dans ce secteur à travers des programmes comme ACEFA. Ce programme a accompagné 8 000 projets productifs, bénéficiant à 260 000 exploitations agricoles et couvrant des activités comme les céréales, l’élevage, la transformation agroalimentaire et la commercialisation.
La phase actuelle d’ACEFA vise à toucher un million d’exploitations agricoles d’ici 2035. Ces exploitations familiales assurent près de 80 % de la production agricole nationale, ce qui souligne l’importance stratégique de ce secteur. Pourtant, leur poids budgétaire dans le portefeuille 2025 de l’AFD reste marginal au regard des grands projets urbains.
Des outils financiers qui favorisent les infrastructures
La répartition des engagements par type d’outil financier éclaire une autre dimension de cette stratégie. En 2025, les prêts souverains ont représenté 33,9 % des engagements, suivis des prêts seniors (23,2 %), du C2D (16,2 %) et des garanties (12,6 %). Les subventions, pourtant idéales pour des projets à impact social direct sans retour financier immédiat comme ceux liés à l’agriculture, n’ont représenté que 6,3 % du total.
Cette architecture financière s’explique en partie par la nature des projets. Les grands projets d’infrastructures, générateurs d’actifs tangibles, se prêtent naturellement aux prêts souverains, car ils offrent des garanties de remboursement. En revanche, les projets agricoles impliquent des populations dispersées, des rendements incertains et des horizons de retour longs, ce qui les rend moins compatibles avec des instruments de dette classique.
En Afrique centrale, 64 % des engagements de l’AFD ont été consacrés à des projets d’infrastructures et de développement urbain. Le Cameroun, principal récipiendaire de ces fonds, reflète cette tendance. Mais cette répartition est-elle le fruit d’un choix stratégique de Yaoundé ou le résultat de négociations avec l’AFD ? La question mérite d’être posée.
SND30 et AFD : des logiques qui peinent à s’aligner
La SND30 fixe des objectifs ambitieux en matière de transformation structurelle, comme la réduction des importations alimentaires et le développement de l’agro-industrie. Cependant, la logique d’un bailleur dont les principaux instruments sont des prêts souverains tend à privilégier des projets à forte visibilité urbaine, tels que les routes, le drainage ou les équipements collectifs. Ces projets offrent des résultats rapides et mesurables, contrairement aux chaînes de valeur agricoles, qui nécessitent des années d’accompagnement avant de produire des effets tangibles.
Cette divergence entre les priorités nationales et les choix de financement de l’AFD pourrait limiter l’impact des engagements de l’institution sur les secteurs clés de l’économie camerounaise, notamment l’agriculture. Une réévaluation de la répartition des fonds pourrait être nécessaire pour aligner les objectifs de développement du Cameroun avec les financements accordés par l’AFD.
