Catégorie : Analyses

  • La crise malienne : pourquoi la force militaire ne suffira pas à restaurer la paix

    La crise malienne : pourquoi la force militaire ne suffira pas à restaurer la paix

    Un motard passe devant un monument qui rend hommage à l’armée malienne, à Bamako, le 26 avril 2026. © AFP

    Le Mali traverse actuellement une phase de turbulences sécuritaires particulièrement inquiétante. Entre les assauts coordonnés des mouvements jihadistes et les velléités indépendantistes qui regagnent du terrain dans le Nord, les autorités font face à un défi stratégique colossal. Pourtant, sous cette surface de violences armées, une mutation plus silencieuse mais capitale s’opère : le pivot central de la crise est en train de basculer. Ce qui se joue sur le territoire malien dépasse désormais la simple arithmétique des combats.

    Depuis plus d’une décennie, l’analyse de la situation au Mali s’est focalisée sur une réponse d’urgence. Les offensives militaires, menées par les forces nationales et leurs partenaires successifs, ont visé une stabilisation par la contrainte. Si ces opérations ont pu freiner certaines menaces ponctuellement, elles n’ont pas réussi à instaurer une paix durable ni à transformer en profondeur les racines du conflit.

    Un vide institutionnel comblé par les acteurs armés

    Cette approche a nourri une sorte d’illusion : l’idée que le rétablissement de la sécurité précéderait naturellement le retour des institutions. L’actualité prouve cependant le contraire. Un État peut maintenir une puissance de feu sans pour autant exercer une autorité politique ou sociale sur ses administrés. Dans de vastes zones du Centre et du Nord, le pouvoir n’a pas seulement disparu, il a changé de mains.

    Des organisations armées, qu’elles soient d’obédience jihadiste ou non, ont instauré leurs propres systèmes de gouvernance. Elles remplissent désormais des rôles régaliens délaissés : protection des habitants, médiation pénale, gestion des échanges économiques et encadrement de la vie quotidienne. Ce basculement ne repose pas uniquement sur la peur ; il profite d’une rupture de confiance entre les populations et un pouvoir central perçu comme trop lointain.

    La bataille décisive de la légitimité

    Le conflit au Mali a atteint un stade où les armes seules ne suffisent plus. La véritable confrontation se déplace sur le terrain de la crédibilité. Les citoyens se demandent aujourd’hui : qui assure ma sécurité ? Qui rend une justice compréhensible ? Qui représente une autorité stable ?

    Dans ce contexte, une supériorité tactique sur le champ de bataille peut rester stérile si elle ne s’accompagne pas d’une reconquête des cœurs et des esprits. La victoire ne se mesurera pas au nombre de positions reprises, mais à la capacité de l’État à redevenir un acteur utile et protecteur pour tous.

    Repenser la stratégie globale

    Pour sortir de l’ornière, un changement radical de perspective s’impose. Il est impératif de reconstruire une présence étatique qui ne soit pas uniquement militaire, mais multidimensionnelle. L’État malien doit prouver sa pertinence par son action sociale et administrative.

    Cette transformation nécessite plusieurs leviers :

    • Le rétablissement des services publics essentiels au plus près des citoyens ;
    • Une administration territoriale crédible et accessible ;
    • Le tissage de nouveaux liens de confiance avec les communautés locales ;
    • Une maîtrise du récit pour contrer l’influence idéologique des groupes armés.

    Le Mali fait figure de laboratoire pour les crises qui secouent le Sahel. Dans cette région, la puissance ne se définit plus seulement par la force physique, mais par l’aptitude à bâtir un ordre social accepté et légitime. Aucun territoire ne reste vide : si l’État se retire, d’autres forces s’y installent immédiatement. La stabilisation définitive exigera donc de réouvrir un espace politique inclusif, capable de porter la reconstruction d’un contrat social partagé.

  • Le Mali face à son destin : entre spirale de violence et blocage politique

    Le Mali face à son destin : entre spirale de violence et blocage politique

    Le Mali traverse actuellement une période de turbulences majeures, marquée par une incertitude grandissante face à la multiplication des assauts menés par des groupes armés. Cette situation critique soulève des interrogations fondamentales sur les moyens de sortir de l’impasse et de restaurer la cohésion entre les communautés, durement éprouvée par des années de tensions ininterrompues.

    Ce pays d’Afrique de l’Ouest est embourbé dans une double crise. Sur le plan sécuritaire, les offensives djihadistes et séparatistes se succèdent avec une intensité croissante. Le 25 avril 2026, une attaque d’envergure a frappé de plein fouet la capitale, Bamako, causant notamment le décès du ministre de la Défense, Sadio Camara. Parallèlement, le climat politique est totalement verrouillé : les activités des formations politiques sont suspendues et le pouvoir reste concentré entre les mains des militaires, qui dirigent le pays depuis les coups d’État de 2020 et 2021.

    Mali I Treffen mit Tuareg Rebellen in Kidal

    En novembre 2023, les Forces armées maliennes, appuyées par les paramilitaires russes du groupe Wagner, avaient réussi à reprendre le contrôle de la ville stratégique de Kidal, qui échappait à l’autorité centrale depuis 2012. Cependant, ce mouvement a marqué la rupture définitive de l’Accord d’Alger signé en 2015 entre l’État et les mouvements séparatistes du nord. Le 25 janvier 2024, les autorités maliennes ont officiellement acté la fin de ce pacte de réconciliation avec effet immédiat.

    Cette décision a relancé les hostilités de manière frontale. Le 25 avril 2026, les combattants du Front de libération de l’Azawad (FLA) et les éléments du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) ont coordonné des frappes sur plusieurs localités, y compris Bamako, avant de reprendre possession de Kidal dans la foulée.

    Pour mieux comprendre les ressorts de cette crise profonde, nous analysons la situation avec les éclairages d’Étienne Fakaba Sissoko de la CFR, de Gilles Yabi du think tank WATHI et du sociologue Mohamed Abdellahi Elkhalil.

  • Mali : les limites de la stratégie sécuritaire actuelle décryptées par Bakary Sambe

    Mali : les limites de la stratégie sécuritaire actuelle décryptées par Bakary Sambe

    Le centre de recherche Timbuktu Institute, basé au Sénégal, vient de publier une analyse percutante intitulée « Mali : anatomie d’un séisme sécuritaire ». Ce document revient sur les événements tragiques du 25 avril dernier, où une action coordonnée menée par les combattants du Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans (Jnim) et les indépendantistes du Front de libération de l’Azawad (FLA) a ébranlé le pays. Ces assauts multiples ont conduit à la perte de Kidal, dans le Nord, et au décès du ministre de la Défense, le général Sadio Camara. Cette situation interroge profondément l’efficacité du dispositif militaire actuel et les alliances régionales.

    Un soldat du Front national de libération de l'Azawad (FLA) se promène à l'intérieur d'un bâtiment endommagé à Kidal, le 9 mai 2026.

    L’échec de la sous-traitance sécuritaire à la Russie

    Pour Bakary Sambe, directeur du Timbuktu Institute, les récents revers militaires marquent la fin du mythe de l’externalisation de la sécurité. La mort du général Sadio Camara et le retrait précipité des forces d’Africa Corps à Kidal et Tessalit illustrent les failles de la stratégie impliquant les partenaires russes. Contrairement aux dispositifs précédents qui incluaient des volets de développement, la sous-traitance actuelle peine à contenir une guérilla profondément enracinée localement. Le pouvoir du général Assimi Goïta pourrait ainsi voir s’effriter son argument principal : la promesse d’une reconquête territoriale totale.

    Les limites de l’Alliance des États du Sahel (AES)

    L’analyse souligne également l’absence de réaction concrète de l’Alliance des États du Sahel. Malgré les engagements de solidarité inscrits dans la charte du Liptako-Gourma, ni le Niger ni le Burkina Faso n’ont déployé de soutien militaire effectif lors de la crise du 25 avril. Si des déclarations de soutien politique ont été formulées, notamment par le président Traoré évoquant un complot, les pays membres semblent avant tout absorbés par leurs propres défis sécuritaires internes, révélant les limites opérationnelles de ce pacte de défense.

    Un paradoxe de légitimité nationale

    Malgré ces échecs sur le terrain, on observe un phénomène de « ralliement autour du drapeau » au sein de l’opinion publique malienne. Paradoxalement, la fragilisation sécuritaire semble renforcer temporairement la figure du général Assimi Goïta. La population, hantée par le spectre de l’effondrement de 2012, se regroupe derrière les autorités de transition, faisant de la survie de l’État la priorité absolue, au-delà des résultats militaires immédiats.

    La coalition Jnim-FLA : une alliance fragile ?

    L’entente entre les jihadistes du Jnim et les rebelles du FLA constitue une nouvelle donne stratégique pour Bamako. Toutefois, cette collaboration est perçue comme une convergence d’intérêts pragmatiques plutôt que comme une union idéologique durable. Si des figures comme Iyad Ag Ghaly jouent un rôle de pivot, les objectifs finaux divergent radicalement : l’instauration de la charia pour les uns, et l’autonomie de l’Azawad pour les autres. Néanmoins, le Jnim tente d’opérer une mue politique en mettant en avant des cadres nationaux comme Bina Diarra, cherchant ainsi à s’imposer comme un interlocuteur incontournable dans l’avenir politique du pays.

    La nécessité d’un dialogue national inclusif

    Face à un jihadisme qui s’est endogénéisé, la réponse purement militaire montre ses limites. Les combattants sont désormais des enfants du pays, ce qui rend l’option du dialogue national inévitable pour de nombreux observateurs et acteurs politiques maliens. L’idée de discuter avec tous les Maliens, y compris ceux ayant rejoint les groupes armés, s’impose de plus en plus comme la seule alternative pour stabiliser durablement le Mali et mettre fin aux souffrances des populations civiles.

  • Sénégal : renaissance démocratique ou fragilité institutionnelle ?

    Sénégal : renaissance démocratique ou fragilité institutionnelle ?

    Sénégal : renaissance démocratique ou fragilité institutionnelle ?

    Le débat politique au Sénégal est aujourd’hui marqué par une redéfinition profonde des rapports de force institutionnels. Entre crise institutionnelle annoncée et renaissance démocratique, la situation révèle des enjeux bien plus larges que de simples querelles partisanes. Elle interroge la solidité même de notre système politique et son évolution face aux défis du pouvoir partagé.

    Sénégal : renaissance démocratique ou fragilité institutionnelle ?

    Les dernières semaines ont vu émerger des analyses divergentes sur l’état des institutions sénégalaises. Certains y perçoivent une menace pour la stabilité, d’autres une opportunité de démocratisation. Pourtant, un constat s’impose : ce qui se joue aujourd’hui dépasse le cadre des personnalités politiques. C’est l’équilibre même des pouvoirs qui est en train de se redéfinir sous nos yeux.

    Une récente étude met en lumière un déséquilibre historique dans notre système politique. Depuis 1963, l’Exécutif s’est imposé comme le centre névralgique de la prise de décision, reléguant le Parlement au second plan. Cette centralisation excessive a généré, au fil des décennies, des tensions récurrentes dès lors qu’une rivalité émergeait au sommet de l’État.

    L’analyse, bien que pertinente, omet un élément clé : pour la première fois depuis plus de vingt ans, le Parlement sénégalais échappe à l’emprise de l’Exécutif. Sous les mandats de Wade et Sall, la Chambre des représentants était devenue une simple coquille vide, aux ordres du président. Les révisions constitutionnelles successives, les interprétations opportunistes des textes et les manipulations normatives ont affaibli la solidité juridique du pays.

    Dans ce contexte, la situation actuelle ne doit pas être perçue uniquement comme une crise. Elle symbolise plutôt une renaissance institutionnelle, où le Parlement retrouve enfin son rôle constitutionnel. Ce n’est pas un dysfonctionnement : c’est la manifestation d’une démocratie qui mûrit. Les grandes nations démocratiques fonctionnent ainsi, où les tensions entre pouvoirs ne sont pas des anomalies, mais des mécanismes d’équilibre indispensables.

    Prenons l’exemple de la France : son Assemblée nationale a maintes fois rejeté des projets de loi portés par l’Exécutif. Les cohabitations y sont fréquentes, et les frictions entre les deux têtes de l’État y sont considérées comme normales. Ces tensions ne sont pas des crises : elles illustrent la vitalité d’un système où aucun pouvoir ne domine l’autre.

    un tournant historique pour la démocratie sénégalaise

    Ce que certains qualifient aujourd’hui de crise au Sénégal peut en réalité s’interpréter comme l’avènement d’une culture des contre-pouvoirs. L’Exécutif n’est plus hégémonique, et le Législatif retrouve sa place centrale. C’est un moment charnière : pour la première fois depuis des décennies, notre démocratie teste ses institutions non dans la soumission, mais dans l’équilibre.

    Le Sénégal n’est pas en train de s’effondrer : il s’ajuste. Il découvre ce que vivent les démocraties matures depuis longtemps : la négociation permanente, la cohabitation des pouvoirs, la limitation de l’Exécutif par le Législatif, et une responsabilité partagée. Cette situation, loin d’être un signe de chaos, est une opportunité historique.

    renforcer les institutions pour une démocratie durable

    Cette évolution nous oblige à repenser notre modèle institutionnel. Elle nous invite à :

    • Consolider la culture parlementaire et renforcer l’autonomie du Législatif ;
    • Stabiliser les règles constitutionnelles pour éviter les interprétations opportunistes ;
    • Encourager la participation citoyenne afin de renforcer la légitimité des institutions ;
    • Développer les contre-pouvoirs pour équilibrer les forces politiques.

    C’est ainsi que des pays comme le Cap-Vert, le Ghana, le Botswana ou l’Afrique du Sud (où le président Cyril Ramaphosa fait face à une procédure de destitution) ont bâti leur réputation de vitrines démocratiques africaines. Leur secret ? Non pas l’absence de conflits, mais la capacité de leurs institutions à les absorber et à les transformer en équilibres durables.

    Le Sénégal a aujourd’hui l’opportunité de rejoindre ce cercle. Cette transition vers un système plus équilibré n’est pas une menace, mais un progrès. Une démocratie forte se mesure non pas à l’absence de tensions, mais à la qualité de ses contre-pouvoirs, à la maturité de ses institutions, et à la capacité du Parlement à jouer pleinement son rôle.

    Ce moment n’est pas une crise : c’est une renaissance. Peut-être la meilleure nouvelle institutionnelle que notre pays ait connue depuis vingt ans.

  • Mali : la faillite d’une souveraineté sous influence et les nouveaux équilibres du Sahel

    Mali : la faillite d’une souveraineté sous influence et les nouveaux équilibres du Sahel

    Drapeau du Mali

    Depuis 2012, le Mali est plongé dans une crise complexe qui a profondément redessiné la géopolitique sahélienne. L’autorité de l’État central s’est érodée, créant une fragmentation du territoire où s’affrontent divers groupes armés et intérêts étrangers. Autrefois un pilier des stratégies antiterroristes occidentales, notamment avec les opérations françaises Serval en 2013 et Barkhane en 2014, le pays a amorcé une rupture majeure en 2022. En exigeant le départ des forces françaises, la junte au pouvoir a orchestré un pivot stratégique vers la Russie, plaçant la réaffirmation de sa souveraineté au centre de son discours politique.

    Cette volonté s’est concrétisée en septembre 2023 par la création de l’Alliance des États du Sahel (AES). En s’associant au Burkina Faso et au Niger, Bamako a affiché son intention de remodeler les dynamiques régionales, loin de l’influence occidentale. Cependant, ce projet de souveraineté se heurte à des réalités militaires et diplomatiques implacables. Les offensives coordonnées du JNIM (Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans) et du FLA (Front de libération de l’Azawad), l’instabilité au sommet du pouvoir et le redéploiement des forces paramilitaires russes fragilisent les fondations de cette nouvelle alliance.

    Comment l’effondrement sécuritaire en cours et le retrait négocié d’Africa Corps de Kidal exposent-ils la vulnérabilité du projet souverainiste de l’AES face au jeu d’influence complexe mené par l’Algérie et la Russie ?

    L’effondrement du commandement malien : de l’offensive du 25 avril à la chute de Kidal

    La dégradation sécuritaire a été précédée de signaux alarmants : l’assassinat d’un soldat malien à Konna le 20 avril, puis l’attaque de Tessit par l’État islamique au Sahel le 22 avril. La perméabilité des lignes de défense a mis en lumière la fragilité du pouvoir malien. L’arrestation de généraux influents comme Abass Demblélé et Kéba Sangaré témoigne d’un climat de suspicion où les services de renseignement sont mobilisés pour la survie du régime. Le départ des troupes françaises a créé un vide que les forces locales, même avec le soutien russe, peinent à combler. L’arrivée de Wagner s’est d’ailleurs accompagnée d’une augmentation de la violence contre les civils, comme l’a illustré l’opération « Mourrah ». En échouant à stabiliser le pays, la junte voit son discours souverainiste contredit par un échec opérationnel manifeste.

    L’insécurité persistante n’est donc plus seulement un enjeu militaire ; elle devient un facteur de délégitimation politique pour un gouvernement incapable d’améliorer les conditions de vie dramatiques de sa population.

    Le 25 avril, une offensive d’une ampleur sans précédent a visé simultanément des points stratégiques : Mopti, Konna, Sévaré, Bourem, Gao, l’aéroport de Bamako et la garnison de Kati. À Kati, un véhicule piégé a anéanti la résidence du ministre de la Défense, causant la mort de Sadio Camara et blessant gravement les généraux Modibo Koné et Oumar Diarra. L’exfiltration du président Assimi Goïta a symbolisé l’effondrement du commandement politico-militaire, exposant la vulnérabilité du cœur du pouvoir.

    Le soir même, le JNIM a revendiqué ces attaques et a annoncé, en collaboration avec le FLA, la prise de Kidal. Le 26 avril, les forces russes d’Africa Corps ont dû négocier un couloir de sortie avant de quitter la ville. Ce retrait rapide a signifié pour le Kremlin la perte d’un point d’appui stratégique et symbolique, abandonnant matériel et munitions sur place.

    Le 27 avril, la présidence est restée silencieuse, tandis que l’armée parlait d’un simple « repositionnement », en décalage flagrant avec la réalité. Simultanément, des sources locales ont rapporté des mouvements de troupes chaotiques, des désertions et une rupture des communications entre les états-majors.

    Entre le 28 avril et le 1er mai, la situation s’est rapidement détériorée. Des attaques coordonnées ont paralysé les axes vitaux entre Gao, Ménaka et Ansongo, isolant les principales garnisons de l’Est. Face à cette manœuvre d’encerclement, le dispositif sécuritaire malien a montré des signes de rupture. Plusieurs unités loyalistes se sont repliées vers Ségou et Koulikoro, une retraite accélérée par la pression des groupes armés et une désorganisation interne croissante.

    De plus, des affrontements entre factions militaires ont alimenté des rumeurs de coup d’État, tandis que l’absence prolongée d’Assimi Goïta de la scène publique a intensifié les spéculations sur une vacance du pouvoir. Dans ce contexte tendu, des initiatives de dialogue ont été lancées le 2 mai en Algérie et en Mauritanie pour trouver une issue politique. Cependant, le succès de ces démarches est compromis par l’émergence d’une alliance tactique entre le FLA et le JNIM.

    L’alliance FLA – JNIM : trajectoires historiques, guerre asymétrique et contrôle des corridors stratégiques

    Le partenariat entre le Front de Libération de l’Azawad (FLA) et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) représente un tournant majeur dans la crise malienne. Cette alliance est le fruit de deux parcours historiques distincts qui convergent aujourd’hui vers un objectif commun : renverser la junte malienne et redéfinir les équilibres dans le Nord et le Centre. Pour ces acteurs, il s’agit surtout de reprendre le contrôle des corridors stratégiques qui alimentent les économies criminelles du Sahel.

    Leur collaboration a été spectaculairement démontrée lors des offensives coordonnées qui ont mené à la chute de Kidal et à la désorganisation rapide des forces loyalistes.

    Le FLA s’inscrit dans la lignée des rébellions touarègues des années 1990, 2006 et 2012, motivées par des revendications identitaires et territoriales mal gérées par Bamako. Les accords de Tamanrasset (1991) et d’Alger (2006, 2015) ont tenté d’apporter des réponses, mais leur application partielle a entretenu un sentiment de marginalisation. Après 2015, les divisions internes et les purges menées par la junte ont affaibli les structures touarègues, favorisant une recomposition dont le FLA est l’expression la plus structurée.

    Le JNIM, issu de la transformation du GSPC algérien puis d’AQMI, a renforcé son implantation au Mali dès les années 2000. Sa structure actuelle est le résultat de la fusion en 2017 d’Ansar Dine, d’Al-Mourabitoune et de la Katiba Macina, sous le commandement unifié d’Iyad Ag Ghali. Depuis 2025, le groupe mène une stratégie ambiguë de « nationalisation », tentant de s’établir comme un interlocuteur politique local tout en maintenant une violence extrême et en décentralisant ses katibas pour mieux correspondre aux réalités locales.

    Cette approche lui permet d’étendre son influence dans les zones rurales du Centre et du Nord, en exploitant les tensions intercommunautaires, la corruption et l’inefficacité de l’État.

    L’alliance FLA-JNIM repose sur une maîtrise de la guerre asymétrique. L’efficacité du JNIM tient à ses modes d’action hybrides : des attaques complexes combinant véhicules piégés (VBIED) pour créer des brèches et motos pour les exploiter, des infiltrations nocturnes, et un usage massif d’engins explosifs improvisés (IED) pour paralyser les mouvements de l’armée. Une campagne d’assassinats ciblés et le harcèlement des garnisons isolées achèvent de saper le moral des troupes. La maîtrise des drones et des capacités anti-aériennes leur donne un avantage tactique, comme à Tinzaouaténe.

    Le FLA, de son côté, apporte une connaissance indispensable du terrain : maîtrise des pistes, mobilité, attaques éclairs, et exploitation des réseaux tribaux. Il dispose également d’un service de renseignement performant. Le retrait négocié d’Africa Corps le 26 avril a confirmé la perte de contrôle de Bamako sur le Nord.

    Au-delà de l’aspect militaire, le conflit est une lutte pour le contrôle des ressources et des circuits commerciaux, licites comme illicites. En s’emparant du triangle stratégique Kidal-Gao-Mopti, le JNIM et le FLA cherchent à sécuriser les corridors de transit essentiels à l’économie de guerre. Le contrôle de ces axes leur permet de financer leurs opérations grâce aux revenus de la contrebande (or, carburant) et des trafics (stupéfiants, migrants), transformant le territoire en un levier financier crucial. Cette logique s’applique également à l’axe Bamako-Kayes-Bakel, où des péages sont prélevés sur les milliers de camions qui ravitaillent le Mali depuis le port de Dakar.

    Le verrouillage des corridors sahariens a saturé les capacités de réaction de l’armée, transformant une guerre de mouvement en un effondrement systémique. La chute rapide de Kidal, Gao et Sévaré illustre l’efficacité de la complémentarité FLA-JNIM face à un commandement malien décapité. La perte des piliers du régime et les rumeurs de putsch à Bamako confirment que la crise menace désormais l’existence même de l’État malien.

    Ce vide politique et militaire profite à l’État islamique au Sahel (EIS), qui exploite l’effondrement pour étendre son influence.

    L’État islamique au Sahel (EIS) : le grand bénéficiaire du chaos sahélien

    L’État islamique au Sahel (EIS) est aujourd’hui l’acteur le plus imprévisible de la région. Depuis 2023, il a renforcé son implantation dans le couloir Ménaka-Ansongo, profitant de l’effondrement de l’État et des rivalités entre groupes armés pour étendre son contrôle sur les zones frontalières entre le Mali et le Niger. À la différence du JNIM, qui cherche à s’ancrer localement, l’EIS poursuit une stratégie d’expansion basée sur la terreur, éliminant les communautés jugées hostiles et s’emparant des routes commerciales. L’effondrement du commandement malien lui ouvre un espace stratégique qu’il pourrait exploiter, soit en défiant directement le JNIM pour le leadership djihadiste, soit en conquérant de nouveaux sanctuaires.

    Dans un contexte où l’AES est incapable de mutualiser ses forces, l’EIS apparaît comme le principal bénéficiaire potentiel de la crise malienne. Cette dynamique est accentuée par le retrait précipité d’Africa Corps de certaines zones, laissant un vide sécuritaire que ni l’armée malienne affaiblie ni ses alliés régionaux ne peuvent combler.

    L’Africa Corps au Mali : la fin de l’exception russe ?

    Depuis 2022, la Russie se sert du Mali comme d’un laboratoire sécuritaire et d’un point de projection vers le Sahel. Elle y opère en tant que custom security broker, échangeant armes, instructeurs et mercenaires contre des concessions minières et des avantages politiques. La stratégie de Moscou est purement extractive : la sécurisation des gisements d’or et de lithium prime sur le développement du Mali.

    Cinq ans après le déploiement de Wagner, la présence paramilitaire russe est désormais institutionnalisée sous la bannière d’Africa Corps. Ce contingent de 1 000 à 1 200 hommes est directement supervisé par le ministère de la Défense russe. Malgré un maillage entre Bamako et les centres névralgiques de Mopti, Gao et Kidal, le bilan sécuritaire est paradoxal. Loin de la stabilité promise, la violence s’est intensifiée et le contrôle des zones rurales a été perdu. Ce constat révèle les limites du modèle de « sécurité par procuration », où la substitution des forces nationales par un contingent étranger s’avère inefficace.

    Le revers subi à Kidal et Gao fin avril 2026 expose l’échec structurel du partenariat entre la junte et Africa Corps. Le retrait négocié des forces russes symbolise une rupture majeure, transformant le partenaire stratégique en un acteur en retraite. Plus encore, la tentative du JNIM de communiquer directement avec le Kremlin pour un pacte de non-agression, en ignorant le gouvernement malien, achève d’isoler Bamako.

    La position russe est d’autant plus fragile que la Turquie émerge comme un acteur sécuritaire alternatif. Ankara fournit à Bamako des drones, des munitions guidées et des véhicules blindés. Ces équipements, plus flexibles et moins coûteux, séduisent une partie de l’appareil militaire malien et alimentent des rivalités au sein de la junte. Certains officiers se tournent vers le partenariat turc, tandis que d’autres restent fidèles à Moscou. Cette compétition affaiblit la cohésion du commandement, déjà ébranlé par la mort de Sadio Camara et l’absence d’Assimi Goïta. Le recours à des forces privées turques pour la sécurité du chef de la junte suggère une méfiance envers les contingents russes.

    Finalement, la posture russe au Sahel passe d’une offensive souverainiste à une retraite défensive. L’incapacité d’Africa Corps à sécuriser les axes vitaux et à tenir Kidal révèle les limites de l’offre de sécurité de Moscou face à une menace complexe, tandis que l’alternative turque affaiblit son influence.

    Ce vide laissé par la chaîne de commandement malienne impose un retour à la diplomatie régionale, où l’Algérie devient un acteur clé.

    Alger, pivot silencieux de la recomposition sahélienne

    Depuis les années 1990, l’Algérie joue un rôle central dans la gestion de la crise malienne, ayant parrainé les accords de Tamanrasset (1991) et d’Alger (2006, 2015). Pour Alger, le Nord-Mali est une zone tampon vitale pour sa sécurité nationale. Sa doctrine repose sur deux piliers : interdire la présence de forces étrangères à ses frontières et maintenir un équilibre entre les groupes armés locaux.

    L’Algérie préfère un Mali ni totalement effondré, ni complètement autonome. Sa stratégie vise une stabilité relative qui maintient Bamako dépendant de sa médiation. Pour cela, Alger s’appuie sur ses liens historiques avec les communautés touarègues tout en surveillant les groupes djihadistes. En gardant un canal de communication avec ces groupes, l’Algérie s’assure que le Mali ne devienne pas une base arrière pour des attaques sur son territoire.

    La stratégie d’Alger s’est historiquement fondée sur le « levier touareg », utilisant les mouvements de l’Azawad comme un contre-pouvoir face à Bamako. Cependant, cette architecture diplomatique a été brisée lorsque la junte malienne a sollicité l’intervention massive d’Africa Corps, violant ainsi le premier pilier de la doctrine algérienne. Parallèlement, le rapprochement entre Alger et Nouakchott s’est intensifié, avec le soutien politique de la Mauritanie.

    L’influence croissante du Maroc auprès de la junte malienne pousse également l’Algérie à renforcer sa vigilance. Le Mali est devenu l’épicentre d’une confrontation diplomatique entre Rabat et Alger. En facilitant l’accès de l’AES à l’Atlantique, le Maroc étend son influence au Sahel, ce que l’Algérie perçoit comme une manœuvre d’encerclement stratégique.

    Dans la crise actuelle, Alger agit comme l’acteur silencieux mais décisif. Elle a refusé la présence de mercenaires russes à Kidal et a obtenu de Moscou un retrait conforme à sa doctrine. Elle se positionne ainsi comme le médiateur incontournable, bien que contesté par Bamako.

    Malgré ce rôle, Alger doit composer avec l’émergence de l’AES, un bloc régional politiquement soudé mais militairement impuissant.

    L’AES : un projet politique au défi de l’impuissance opérationnelle

    Fondée en septembre 2023, l’Alliance des États du Sahel (AES) réunit le Mali, le Burkina Faso et le Niger autour d’une ambition souverainiste. Ce bloc cherche à s’émanciper des organisations régionales traditionnelles et à établir une autonomie sécuritaire.

    L’Alliance a des objectifs ambitieux, comme la création d’une force antiterroriste conjointe et d’un marché commun. Pour y parvenir, les trois juntes multiplient les partenariats avec de nouveaux alliés comme la Russie, la Turquie ou l’Iran. Pourtant, ces projets restent largement à l’état d’intentions.

    L’AES demeure une construction principalement déclarative, sans commandement intégré ni doctrine commune. Hormis l’emploi mutualisé de drones, sa capacité opérationnelle est quasi nulle. Son incapacité totale à intervenir lors de la chute de Kidal et des attaques coordonnées qui ont suivi illustre le fossé entre les ambitions politiques et les moyens militaires. Aucun mécanisme de solidarité n’a été activé.

    Les trois États membres sont eux-mêmes enlisés dans des crises profondes : l’érosion du contrôle territorial, une crise économique aggravée par les sanctions et une instabilité institutionnelle alimentée par des purges internes. De plus, la rupture avec la CEDEAO isole l’AES, la privant de partenaires régionaux capables de compenser ses faiblesses.

    Ainsi, l’AES fonctionne davantage comme un outil de légitimation politique pour les régimes en place que comme une véritable alliance militaire capable de stabiliser la région.

    Dynamiques sahéliennes : lecture prédictive des scénarios de recomposition régionale

    Une analyse géopolitique prédictive permet d’anticiper les évolutions stratégiques qui pourraient redéfinir l’équilibre régional. Quatre trajectoires futures se dessinent, dépendant des rapports de force entre les acteurs.

    Le scénario central est une stagnation des tensions, avec la poursuite des attaques et une dégradation économique continue, laissant l’AES comme une coquille politique vide. À l’opposé, un scénario de stabilisation relative pourrait voir le jour si une médiation algérienne parvenait à instaurer une initiative de paix. Toutefois, la menace d’une dégradation rapide reste plausible : une attaque terroriste majeure pourrait suffire à provoquer un effondrement généralisé. Enfin, un scénario de rupture, comme un coup d’État interne, n’est pas à écarter.

    Le Sahel à l’épreuve du vide : vers une recomposition totale de la région ?

    La survie du pouvoir d’Assimi Goïta est aujourd’hui très incertaine. Sa capacité à rétablir un commandement crédible dans un État disloqué est cruciale. La mort de Sadio Camara et la neutralisation de Modibo Koné ont détruit l’ossature sécuritaire de la junte. L’absence prolongée du président alimente les rivalités et ouvre la voie à un possible renversement. L’armée, affaiblie, n’est plus un instrument de souveraineté mais un corps fragmenté dépendant d’alliés extérieurs volatils.

    Depuis 2025, le blocus du JNIM autour de Bamako a épuisé la capitale, et l’attaque du 25 avril a révélé la vulnérabilité du centre du pouvoir. Le Mali ne perd pas seulement du territoire, il perd le contrôle de son narratif souverainiste. Le retrait d’Africa Corps, la montée de l’alliance FLA-JNIM et le retour de la diplomatie algérienne montrent un pays redevenu un simple terrain d’influence pour les puissances extérieures.

    Dans cette recomposition, la population malienne est la principale victime, subissant l’insécurité, l’isolement et la crise économique. Sa souveraineté est confisquée par les militaires, les groupes armés et les puissances étrangères. Le projet démocratique s’éloigne, et le retour à une souveraineté populaire semble de plus en plus incertain.

    Le Burkina Faso apparaît comme le prochain maillon faible, avec ses frontières poreuses et ses institutions affaiblies. La crise malienne n’est plus un cas isolé ; elle inaugure une phase de déstabilisation régionale dont les conséquences, notamment sur les flux migratoires, les trafics et la sécurité des États du golfe de Guinée, se feront sentir bien au-delà du Sahel.

    La crise malienne déclenche ainsi une séquence de recomposition profonde où l’effondrement des États, la montée en puissance des acteurs armés et la compétition des puissances extérieures façonnent un Sahel instable, dont les répercussions seront globales.

  • Venance Konan et les dérives du panafricanisme contemporain

    Dans l’attente du verdict de la justice en Afrique du Sud concernant Kémi Séba, appréhendé mi-avril alors qu’il tentait de pénétrer illégalement au Zimbabwé, l’écrivain Venance Konan s’interroge sur la légitimité de l’activiste en tant que figure de proue du panafricanisme moderne. Avec plus d’un million et demi d’abonnés sur les réseaux sociaux, Kémi Séba soulève des questions de fond sur l’évolution et les multiples visages de ce mouvement historique.

    L’arrestation de l’activiste, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, a révélé une alliance pour le moins surprenante. Le président de l’ONG « Urgences panafricanistes », détenteur d’un passeport diplomatique du Niger, voyageait en compagnie de son fils et de François Van der Merwe, un militant sud-africain prônant la suprématie blanche. Ce rapprochement entre un défenseur de la cause noire et un nostalgique de l’apartheid interpelle.

    Déchu de sa nationalité française en raison de ses positions radicales contre la France et le franc CFA, Kémi Séba est également sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par le Bénin. On l’accuse d’incitation à la révolte après avoir soutenu une tentative de coup d’État manquée.

    Kémi Séba devant la cour de Pretoria, le 20 avril.

    Entre influence russe et soutien aux régimes militaires

    Aux côtés de Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, Kémi Séba incarne une nouvelle vague de militants très actifs en Afrique francophone. S’ils s’opposent farouchement à l’influence française, ils se font parallèlement les relais de la propagande de la Russie. Leur soutien indéfectible aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES) — Assimi Goïta au Mali, Ibrahim Traoré au Burkina Faso et Abdourahamane Tiani au Niger — pose question : le panafricanisme consiste-t-il à troquer une tutelle pour une autre, tout en validant des régimes hostiles à la démocratie ?

    À l’origine, le panafricanisme est une idéologie d’émancipation et d’unité, portée au début du 20e siècle par des intellectuels de la diaspora noire. Ce mouvement a galvanisé les luttes pour l’indépendance avec des leaders comme Kwame Nkrumah ou Patrice Lumumba. La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF) en fut également un moteur essentiel avant sa dissolution en 1980.

    D’un idéal d’unité aux fractures actuelles

    Malgré la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), devenue l’Union africaine (UA) sous l’impulsion de Mouammar Kadhaffi, le rêve d’un État fédéral s’est heurté aux nationalismes locaux. Les conflits internes, les sécessions au Soudan ou en Érythrée, et la montée de la xénophobie envers les autres ressortissants africains, notamment en Afrique du Sud, montrent la fragilité de cette solidarité.

    Aujourd’hui, le label « panafricaniste » est utilisé par de nombreux partis politiques, comme le PPA-CI de Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire ou le PASTEF au Sénégal. Cependant, Venance Konan dénonce une forme de dévoiement. Pour lui, le discours porté par le trio SébaNyamsiYamb s’apparente à de l’opportunisme, surtout lorsqu’il s’accompagne d’un alignement sur les intérêts de puissances étrangères comme la Russie.

    En conclusion, l’auteur souligne que face aux prédateurs géopolitiques actuels, l’Afrique doit impérativement s’unir de manière sincère. Le panafricanisme ne doit plus être un slogan de façade ou un outil de propagande, mais une véritable urgence pour la survie et le développement du continent.

  • Venance Konan et les métamorphoses du panafricanisme moderne

    Venance Konan et les métamorphoses du panafricanisme moderne

    Alors que l’on attend le verdict de la justice en Afrique du Sud concernant Kémi Séba, interpellé en avril lors d’une tentative d’entrée illégale au Zimbabwe, l’écrivain Venance Konan s’interroge sur la légitimité de l’activiste en tant que figure de proue du panafricanisme actuel. Cette situation permet de revisiter les évolutions et les contradictions de ce mouvement historique.

    Quelle étrange alliance peut bien unir un militant panafricaniste noir et un défenseur de la suprématie blanche ? Stellio Gilles Robert Capo Chichi, plus connu sous le nom de Kémi Séba, citoyen du Bénin et porteur d’un passeport diplomatique du Niger, a été arrêté sur le sol sud-africain. Il était accompagné de son fils ainsi que de François Van der Merwe, un militant sud-africain nostalgique de l’époque de l’apartheid.

    À la tête de l’organisation « Urgences panafricanistes », Kémi Séba s’est illustré par ses diatribes contre la France, le franc CFA et ses propos antisémites, entraînant la perte de sa nationalité française. Selon les informations disponibles, il cherchait à rejoindre clandestinement le Zimbabwe avec l’aide de son compagnon de route suprémaciste, probablement pour rallier ensuite l’Europe. Parallèlement, il fait l’objet d’un mandat d’arrêt au Bénin pour incitation à la révolte et apologie de crimes contre l’État, suite à son soutien affiché aux auteurs d’une tentative de coup d’État.

    Entre influence russe et régimes militaires

    Aux côtés de figures comme Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, Kémi Séba s’impose comme une voix dominante du panafricanisme francophone, farouchement opposée à l’influence française. Cependant, ce trio se distingue aussi par son rôle de relais pour la propagande de la Russie en Afrique et son appui indéfectible aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES) : Assimi Goïta au Mali, Ibrahim Traoré au Burkina Faso et Abdourahamane Tiani au Niger. Ce nouveau visage du panafricanisme, qui délaisse la France pour s’aligner sur les intérêts russes tout en soutenant des régimes hostiles à la démocratie, soulève des interrogations sur la nature réelle du mouvement.

    Historiquement, le panafricanisme est né au début du siècle dernier au sein de l’intelligentsia noire d’Amérique et des Caraïbes. Il visait l’émancipation et l’unité des peuples africains, porté par des leaders comme Kwame Nkrumah au Ghana ou Patrice Lumumba au Congo. Ce courant a également animé la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), qui a lutté pour la décolonisation avant d’être dissoute en 1980.

    De l’idéal d’unité aux réalités nationalistes

    Si les indépendances des années 1960 semblaient marquer la victoire de cet idéal, elles ont rapidement laissé place à des nationalismes locaux. Malgré la création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA), le continent a connu des fragmentations douloureuses, comme en Érythrée ou au Soudan. La tentative de Mouammar Kadhafi de transformer l’OUA en Union africaine (UA) en 2002 n’a pas suffi à briser ces barrières, et des initiatives comme le NEPAD semblent aujourd’hui tombées dans l’oubli.

    Aujourd’hui, le label « panafricaniste » est devenu un passage obligé pour tout responsable politique sur le continent. En Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo a lancé le Parti des peuples africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), tandis qu’au Sénégal, le parti au pouvoir, le PASTEF, revendique cette identité. Pourtant, la réalité est souvent marquée par des tensions fratricides, des conflits frontaliers ou des politiques xénophobes envers les autres ressortissants africains, notamment en Afrique du Sud.

    Un mouvement en quête de sincérité

    Que reste-t-il du panafricanisme originel derrière les discours virulents de Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb ? S’ils se disent victimes de persécutions occidentales, leur proximité avec les intérêts de la Russie et leur soutien à des dictatures répressives interrogent. Peut-on parler de libération quand on change simplement de tutelle étrangère ?

    Des révélations récentes suggèrent même des liens entre certains de ces activistes et le pouvoir de Faure Gnassingbé. De plus, Kémi Séba aurait exprimé des regrets concernant la perte de sa nationalité française, un comble pour un leader anti-français. Face aux prédateurs mondiaux, l’Afrique doit impérativement s’unir, mais cette union nécessite un panafricanisme authentique, loin des postures opportunistes et des alliances douteuses.

  • La prise de pouvoir de Faure Gnassingbé et ses ombres persistantes au Togo

    La prise de pouvoir de Faure Gnassingbé et ses ombres persistantes au Togo

    Une ascension controversée au sommet de l’État

    L’histoire politique du Togo porte l’empreinte indélébile de l’année 2005, un tournant qui divise encore les mémoires et les consciences. Si certains y voient l’aube d’une ère nouvelle, les archives internationales et les récits des victimes dessinent un portrait autrement plus sombre : celui d’un pouvoir obtenu dans le sang, spécifiquement dirigé contre les populations du Sud, majoritairement issues de l’ethnie Ewé.

    Un coup de force institutionnel contesté

    Le 5 février 2005 marque le décès du général Gnassingbé Eyadéma. En l’espace de quelques heures, l’armée togolaise (FAT) suspend la Constitution, empêche le président de l’Assemblée nationale de regagner le territoire national et installe Faure Gnassingbé à la tête de l’État.

    Face à la condamnation unanime de l’Union Africaine et de la CEDEAO, qui qualifient cette manœuvre de coup d’État constitutionnel, Faure Gnassingbé finit par démissionner pour se présenter, quelques semaines plus tard, à une élection présidentielle organisée dans l’urgence. Ce contournement des institutions a semé les germes d’une défiance durable entre le régime et les forces d’opposition.

    Avril 2005 : un bain de sang aux conséquences durables

    Les bilans des violences d’avril 2005 varient selon les sources, mais leur horreur est unanimement reconnue. Après la proclamation des résultats attribuant la victoire à Faure Gnassingbé (60 %), le pays s’embrase.

    Le rapport des Nations Unies évoque entre 400 et 500 morts, tandis que les associations de défense des droits de l’homme, comme la Ligue Togolaise des Droits de l’Homme (LTDH), dénombrent plus de 1 000 victimes. Ces exactions n’ont pas été des actes isolés : elles ont ciblé de manière systématique les fiefs de l’opposition à Lomé ainsi que les villes du Sud, telles qu’Aného et Atakpamé, majoritairement peuplées par les Ewé.

    L’épineuse question des milices et de l’instrumentalisation ethnique

    L’un des chapitres les plus sombres de cette crise réside dans le recours à des milices civiles. Des enquêtes, notamment celles d’Amnesty International, révèlent la collusion entre certains éléments de l’armée et des miliciens — majoritairement issus de l’ethnie Kabyè, celle du clan au pouvoir — pour perpétrer des expéditions punitives dans les quartiers du Sud.

    « Des miliciens ont ouvert le feu sur la foule… des individus ont été battus à mort sous les yeux de leurs proches. » — Extrait du rapport d’Amnesty International, juillet 2005.

    Les méthodes employées — tortures, incendies de domiciles, exécutions sommaires — ont contraint près de 40 000 Togolais à fuir vers les pays voisins, le Bénin et le Ghana, générant une crise humanitaire inédite dans la région.

    L’impunité, fondement d’un système

    Depuis 2005, malgré la création d’une Commission Vérité, Justice et Réconciliation (CVJR) en 2009, l’impunité reste la règle. Aucun haut gradé militaire ni leader de milice n’a fait l’objet de poursuites sérieuses pour les atrocités commises en 2005.

    Un héritage qui pèse encore sur le Togo

    Vingt ans après ces événements, l’accession au pouvoir de Faure Gnassingbé reste entachée par ce qu’aucuns ne peuvent qualifier autrement que de péché originel. Si le régime actuel met en avant une image de stabilité et de modernisation, les blessures des violences de 2005 ne sont que superficiellement refermées. Pour de nombreux observateurs, une véritable réconciliation nationale ne pourra advenir sans une justice effective rendue aux victimes du Sud.

  • Voyage de Faure Gnassingbé au Kirghizistan : une escapade géopolitique déconnectée des besoins togolais ?

    Voyage de Faure Gnassingbé au Kirghizistan : une escapade géopolitique déconnectée des besoins togolais ?

    Alors que les familles togolaises peinent chaque jour face à la hausse des prix et aux coupures d’électricité répétées, le président Faure Essozimna Gnassingbé a préféré s’envoler vers Bichkek, la capitale du Kirghizistan. Ce déplacement, loin d’apporter des réponses concrètes aux problèmes économiques nationaux, interroge sur ses véritables motivations. Entre diplomatie floue et manœuvres géopolitiques, cette escapade en Asie centrale laisse un goût de désillusion parmi la population.

    Un voyage perçu comme une fuite en avant

    À Lomé, les attentes sont claires : électricité fiable, emplois durables et accès aux soins. Pourtant, le président a choisi de se rendre dans un pays enclavé de 7 millions d’habitants, bien moins développé que les économies africaines ou moyen-orientales souvent citées en exemple. Sans contrats commerciaux majeurs ni investissements structurants, ce voyage apparaît comme une opportunité manquée pour les citoyens togolais.

    Le Kirghizistan, un choix stratégique ou une diversion ?

    Pour les observateurs avertis, l’intérêt de ce déplacement ne réside pas dans le Kirghizistan lui-même, mais dans les liens avec la Russie. En participant à des rencontres avec l’Union Économique Eurasiatique (UEEA) et l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), le Togo semble chercher à élargir ses alliances dans un contexte de tensions mondiales. Une diversification géopolitique qui, cependant, pourrait s’avérer risquée pour les partenariats historiques du pays.

    Les promesses d’échanges techniques, comme la modernisation des douanes ou des modèles d’élevage adaptés, restent des mesures marginales face aux besoins urgents du pays. D’autres nations africaines, comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire, misent sur des infrastructures ambitieuses et des partenariats industriels, là où le Togo semble se contenter de solutions à petite échelle.

    L’opacité qui nourrit les critiques

    Le manque de transparence autour de cette visite aggrave son rejet. Pourquoi ce déplacement ? Pourquoi à ce moment précis ? Sans feuille de route publique ni annonces concrètes, cette initiative renforce l’image d’une gouvernance déconnectée, plus préoccupée par les salons diplomatiques que par les réalités sociales du Togo.

    Les citoyens togolais, confrontés à des difficultés économiques croissantes, attendent des actions tangibles, pas des gestes symboliques sans lendemain. Si cette stratégie de diversification ne se traduit pas rapidement par une amélioration du pouvoir d’achat ou un accès stable à l’énergie, elle restera dans l’histoire comme une simple échappatoire.

    Un pari risqué pour l’économie togolaise

    La diplomatie de rupture engagée par Faure Gnassingbé est un pari audacieux, mais il repose sur un pays déjà fragilisé par des années de crise sociale et de développement inégal. Sans résultats immédiats, cette orientation pourrait isoler davantage le Togo de ses partenaires traditionnels, tout en ne garantissant aucune avancée tangible pour sa population.

    Le temps presse : les promesses géopolitiques ne remplacent pas les solutions économiques. Pour les Togolais, l’heure est à l’action, pas aux illusions diplomatiques.

  • Protéger les défenseur.es des droits humains pendant les crises

    Protéger les défenseur.es des droits humains pendant les crises

    comment renforcer la protection des défenseur.es des droits humains en période difficile

    Avec le soutien des coalitions locales de défenseurs des droits au Mali, Côte d’Ivoire, Burkina Faso, Sierra Leone et Niger, un guide pratique a été élaboré pour sécuriser l’action des militant.es et préserver leur capacité d’intervention face aux crises.

    Les restrictions sanitaires imposées pour limiter la propagation du COVID-19 ont profondément bouleversé la manière dont les défenseur.es des droits humains exercent leur mission. Au-delà des obstacles habituels, les stratégies adoptées par plusieurs gouvernements africains ont contribué à réduire encore davantage un espace civique et démocratique déjà fragile. Face à ces défis, il devient crucial de préserver les droits et les moyens d’action des acteur.s activistes pour qu’ils puissent poursuivre leur travail essentiel.

    Cette étude examine précisément les conséquences des mesures restrictives liées au COVID-19 sur les droits et libertés des militant.es au Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Niger et Sierra Leone. Elle met en lumière les solutions innovantes mises en œuvre par les organisations de la société civile pour contourner les contraintes tout en maintenant leur engagement. Le document souligne également les initiatives encourageantes portées par les autorités et autres parties prenantes pour faciliter leur action. Enfin, il propose une série de recommandations concrètes afin d’améliorer la sécurité des défenseur.es et de maintenir l’espace civique même en contexte de crise.

    Ce rapport se veut un levier d’influence auprès des instances nationales, régionales et internationales chargées des droits humains, afin de prévenir l’abus des mesures coercitives et d’assurer une protection constante des militant.es, quelles que soient les circonstances.

  • Disparité des prix des carburants : quand la Côte d’Ivoire surpasse le Bénin

    Disparité des prix des carburants : quand la Côte d’Ivoire surpasse le Bénin

    Le mois de mai 2026 marque une période de tension accrue pour le pouvoir d’achat des populations ouest-africaines. Tandis que les ménages s’efforcent de préserver leurs ressources face à une inflation tenace, une divergence notable des prix des carburants se manifeste aux pompes, notamment entre la Côte d’Ivoire et le Bénin.

    Côte d’Ivoire : l’amertume du pays producteur

    Après une période de relative stabilité trimestrielle, la Direction Générale des Hydrocarbures de Côte d’Ivoire a annoncé la première révision tarifaire de l’année. Cette décision impacte significativement les consommateurs : le prix du Super sans plomb est passé de 820 à 875 FCFA/L, enregistrant une progression de 6,7 %, et le Gasoil a dépassé le seuil des 700 FCFA/L.

    Ce nouveau barème tarifaire génère une interrogation profonde parmi la population. Il est difficilement concevable qu’un État producteur de pétrole, dont les réserves devraient naturellement amortir les chocs, propose des tarifs supérieurs à ceux de ses voisins. Au-delà de l’aspect purement numérique, cette augmentation déclenche une spirale inflationniste : chaque hausse du prix du gasoil entraîne inévitablement une majoration des coûts de transport, et par conséquent, une augmentation des prix des biens de consommation courante.

    Le « bouclier » béninois : l’audace du pragmatisme

    En contraste, le Bénin semble avoir privilégié une approche axée sur la protection sociale. Bien que le pays ne possède pas encore de capacités d’extraction pétrolière significatives, les autorités de Cotonou ont mis en œuvre une politique visant à maîtriser l’inflation. Malgré la pression haussière exercée sur les cours mondiaux par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, les tarifs appliqués depuis le 1er mai 2026 demeurent remarquablement concurrentiels :

    • Essence : 725 FCFA/L
    • Gasoil : 750 FCFA/L

    Il est ainsi établi que le litre d’essence au Bénin est 150 FCFA moins cher qu’en Côte d’Ivoire.

    Une source proche de l’exécutif béninois a déclaré : « L’absence de production nationale nous contraint à une gestion des plus rigoureuses, mais la préservation du pouvoir d’achat des ménages reste notre priorité absolue. »

    Par l’adoption d’une politique fiscale modulée ou de subventions spécifiques, le Bénin parvient à dynamiser son économie domestique, contrastant avec des approches qui semblent ailleurs entraver la vitalité économique.

    Une richesse pétrolière au service de qui ?

    Cette divergence des tarifs relance un questionnement fondamental sur la répartition des richesses au sein de la sous-région. Pour le citoyen ivoirien, cette augmentation est perçue comme une imposition indirecte, affectant directement ses perspectives d’avenir et son budget quotidien.

    Bien que la Côte d’Ivoire bénéficie d’un avantage stratégique grâce à ses capacités d’extraction, elle éprouve des difficultés à convertir cette ressource en un bénéfice tangible pour le consommateur. Le Bénin, en revanche, illustre qu’une gouvernance proactive peut compenser l’absence de ressources naturelles.

    Une interrogation persistante émerge : quelle est la véritable portée de la souveraineté énergétique si elle ne parvient pas à préserver les citoyens face aux turbulences économiques ?

  • Rôle de la Russie dans la sécurité du Mali et du Sahel : analyses et enjeux

    Rôle de la Russie dans la sécurité du Mali et du Sahel : analyses et enjeux

    Quel rôle la Russie joue-t-elle dans la sécurité du Mali et du Sahel ?

    La Russie étend son influence en Afrique via des partenariats militaires, mais ces derniers temps, ses actions au Sahel suscitent des interrogations.

    Contexte des attaques récentes au Mali

    Les groupes armés ont lancé des offensives d’envergure contre les bases des Forces armées maliennes ces derniers jours. Le général Assimi Goïta, chef de la junte militaire, a affirmé que la situation était « sous contrôle » grâce au soutien aérien des forces russes. Ces dernières auraient permis d’éviter la capture de positions stratégiques, dont le palais présidentiel à Bamako.

    Pourtant, la stabilité au Mali reste précaire. Le gouvernement peine à reprendre le contrôle de plusieurs villes et régions aux mains de combattants touaregs et de groupes affiliés à Al-Qaïda. Ces derniers menacent désormais d’assiéger la capitale malienne.

    Bilan des attaques du week-end dernier

    Une offensive coordonnée a frappé simultanément plusieurs villes, dont Bamako, Gao et Kidal. Le ministre malien de la Défense, Sadio Camara, a été tué lors de ces combats. Des sources officielles estiment que plus de 200 assaillants ont été neutralisés, mais des localités comme Kidal sont tombées aux mains des insurgés.

    Des rapports révèlent que les forces russes du Corps Afrique, dépendant du ministère russe de la Défense, se sont retirées de Kidal. Cette décision, prise en coordination avec Bamako, interroge sur l’efficacité réelle du soutien russe dans la région.

    Le Corps Afrique : une évolution des forces russes au Sahel

    Le Corps Afrique a remplacé l’ancien groupe Wagner après la mort de son fondateur, Evgueni Prigojine, en 2023. Contrairement à Wagner, connu pour ses méthodes agressives, les nouvelles unités russes adoptent une posture plus défensive. Pourtant, cette stratégie a été mise à l’épreuve lors des récents affrontements.

    Les combats au Mali durent depuis 2012, mais la présence russe s’est intensifiée après le retrait des troupes françaises et onusiennes en 2021. Environ 2 000 mercenaires russes sont désormais déployés dans le pays, avec une présence symbolique au Niger (100 soldats) et au Burkina Faso (100 à 300 soldats).

    Les analystes soulignent une différence majeure entre Wagner et le Corps Afrique : les premiers étaient prêts à engager des combats risqués, tandis que les seconds privilégient la protection de leurs effectifs. Cette approche a soulevé des questions quant à leur capacité à résister à une offensive massive.

    Réactions et critiques après le retrait de Kidal

    Le retrait des forces russes de Kidal a été justifié par un communiqué du Corps Afrique, évoquant une décision conjointe avec les autorités maliennes. L’évacuation des blessés et du matériel lourd aurait été prioritaire avant le repli des troupes.

    Cependant, des doutes persistent quant à cette version des faits. Un haut responsable malien cité par RFI affirme que les mercenaires russes avaient été prévenus trois jours avant l’attaque, mais n’auraient pas réagi. Certains observateurs suggèrent que leur départ aurait été négocié à l’avance, peut-être via la médiation de l’Algérie.

    Les civils et les soldats maliens restent les principales victimes de ces violences. Les deux camps, y compris les forces russes, sont accusés de cibler les populations locales, ce qui pourrait constituer des crimes de guerre selon plusieurs organisations de défense des droits humains.

    Impact sur la crédibilité de la Russie au Sahel

    Lorsque la France a commencé son retrait en 2021, la Russie s’est présentée comme un partenaire non colonial, offrant un soutien militaire sans conditions politiques. Cette stratégie a permis à Moscou de gagner en influence dans des pays comme la République centrafricaine, la Libye et le Soudan.

    Au Mali, les mercenaires russes avaient joué un rôle clé en 2023 pour chasser les groupes armés de Kidal, une zone sous contrôle touareg. Pourtant, les attaques récentes et la perte de Kidal, ainsi que la mort du ministre de la Défense, ont porté un coup dur à l’image de la Russie dans la région.

    Ulf Laessing, expert à la Fondation Konrad-Adenauer, résume la situation : « Le Corps Afrique a perdu toute crédibilité. Ils n’ont pas résisté lors des attaques du week-end dernier et ont abandonné du matériel précieux, dont une station de drones. Cela donne l’impression d’un désengagement, voire d’un manque de préparation. »

    Les autorités maliennes, pour leur part, affirment maintenir les opérations de sécurité. Le général Goïta a réaffirmé dans une vidéo que « les mesures de sécurité sont renforcées et les opérations se poursuivent ». Cependant, aucune mention n’a été faite concernant le rôle des forces russes dans ces déclarations.

    Perspectives pour la Russie dans la région

    Malgré les critiques, Moscou continue de revendiquer son engagement dans la lutte contre le terrorisme au Sahel. Le ministère russe de la Défense affirme que près de 12 000 combattants ont participé aux attaques du week-end, et que ceux-ci auraient été formés par des mercenaires ukrainiens et européens. Aucune preuve n’a été fournie pour étayer ces allégations.

    Les vidéos publiées par la Russie montrent des frappes aériennes attribuées au Corps Afrique contre des positions des groupes armés. Pourtant, ces images n’ont pas suffi à lever les doutes sur l’efficacité réelle de l’intervention russe.

    « La Russie aura du mal à convaincre de nouveaux pays de faire appel au Corps Afrique après ces échecs », souligne Laessing. « Cette situation porte atteinte à sa réputation et pourrait freiner son expansion en Afrique. »

    Alors que les groupes terroristes menacent désormais de faire le siège de Bamako, l’avenir du soutien russe au Sahel reste incertain. Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer si Moscou peut rebondir ou s’il doit revoir sa stratégie militaire dans la région.