Catégorie : Analyses

  • Togo : l’opacité militaire étrangère alimente les interrogations

    Togo : l’opacité militaire étrangère alimente les interrogations

    Dans toute démocratie, la gestion des questions de défense nationale obéit à une logique de confidentialité nécessaire. Les opérations militaires, les stratégies de renseignement ou encore les partenariats bilatéraux ne peuvent être divulgués sans discernement. Pourtant, lorsque le secret devient systématique et touche des enjeux capitaux pour le pays, il finit par alimenter les doutes plutôt que la sérénité.

    Au Togo, des témoignages convergents évoquent la présence de militaires étrangers sur le sol national. Selon les observations disponibles, ces effectifs seraient majoritairement issus de Russie et de Turquie. Si cette présence est avérée, elle soulève des questions légitimes, auxquelles les autorités togolaises doivent apporter des réponses concrètes.

    Un rempart contre l’instabilité politique ?

    Au-delà des impératifs stricts de sécurité, cette absence de transparence nourrit des hypothèses plus sombres. Plusieurs analystes y voient le signe d’une faiblesse perçue du président Faure Gnassingbé. Confronté à des contestations récurrentes sur sa gestion du pouvoir, marquée par des crises socio-économiques et un contrôle accru des institutions, le régime pourrait chercher à se prémunir contre tout risque de déstabilisation, qu’il soit populaire ou interne.

    Pour ses détracteurs, l’arrivée de ces forces étrangères ne reflète pas une volonté de protéger le territoire, mais plutôt une volonté de sécuriser le pouvoir, quel qu’en soit le prix. Cette interprétation alimente les craintes d’une dépendance accrue à des soutiens extérieurs, au détriment de la souveraineté nationale.

    Des missions floues et un cadre juridique incertain

    La nature exacte de leur intervention reste largement inconnue. S’agit-il de formations militaires, de conseils stratégiques, de maintenance d’équipements ou encore de protection rapprochée des hautes autorités ? Sans communication officielle détaillée, les spéculations se multiplient. Une autre zone d’ombre concerne leur rôle opérationnel : ces militaires sont-ils de simples instructeurs ou participent-ils activement à des missions de sécurité intérieure ? Leur action se limite-t-elle à un appui technique ou s’étend-elle à des opérations conjointes avec les forces togolaises ? Ces distinctions sont cruciales pour évaluer la portée réelle des accords conclus.

    La question de la responsabilité légale est tout aussi cruciale. Tout pays accueillant des forces militaires étrangères établit généralement un cadre juridique définissant leurs droits, leurs obligations et les mécanismes de contrôle. Au Togo, quelles sont les dispositions en vigueur pour encadrer ces activités ? Existe-t-il des garanties suffisantes pour éviter les abus et s’assurer que ces personnels respectent les lois nationales et les engagements internationaux du pays ?

    Le coût d’un manque de clarté

    L’aspect financier représente un autre point de friction. Combien de ces militaires étrangers sont effectivement déployés ? Quelle est la durée de leur mission ? Quel budget leur est alloué ? Ces dépenses sont-elles couvertes par les fonds publics togolais, par les pays contributeurs ou dans le cadre d’accords spécifiques ? Les citoyens, dont les ressources financent les politiques publiques, ont le droit de connaître l’ampleur de ces engagements.

    Ces interrogations ne remettent pas en cause l’utilité des coopérations militaires. De nombreux États recourent à des partenariats extérieurs pour renforcer leurs capacités face à des menaces partagées. Le Togo, confronté à un contexte régional instable – notamment la menace terroriste au Nord – pourrait légitimement justifier de telles collaborations.

    Transparence : la clé de la confiance

    Pourtant, la confiance des populations repose en grande partie sur la transparence. Lorsqu’un gouvernement expose clairement les objectifs, le cadre juridique et les modalités d’une coopération militaire, il limite les risques de rumeurs et de malentendus. Dans un environnement régional marqué par des tensions politiques persistantes et une reconfiguration des alliances sécuritaires, la meilleure réponse aux doutes des citoyens reste l’information.

    Sans porter atteinte aux impératifs de sécurité nationale, les autorités peuvent et doivent apporter des éléments concrets : quels sont les objectifs poursuivis ? Quelles garanties ont été mises en place ? Qui est responsable en cas de dérive ? En matière de défense, comme dans tout domaine de l’action publique, la transparence n’est pas un simple choix, mais une condition de légitimité.

    Lorsque la présence de militaires étrangers suscite autant de questions que de réponses et semble s’inscrire dans une logique de maintien absolu du pouvoir, il revient aux dirigeants de lever les ambiguïtés. Dans une démocratie, le silence n’est jamais une stratégie durable : il ouvre inévitablement la porte aux incertitudes.

  • Burkina Faso : sécurité, souveraineté et exil des populations sous traoré

    Burkina Faso : sécurité, souveraineté et exil des populations sous traoré

    Il fut une époque où le Burkina Faso était davantage connu pour sa stabilité que pour ses conflits. Pourtant, cette période, marquée par le règne de Blaise Compaoré, n’a jamais été exempte de controverses. Le pouvoir était concentré entre ses mains, la vie politique verrouillée, et les mécanismes de l’alternance démocratique souvent contestés par l’opposition et les observateurs internationaux. Pendant près de trois décennies, il a incarné un système politique largement critiqué, mais dont les fondations semblaient, malgré tout, offrir une forme de sérénité aux Burkinabè.

    La sécurité, fondement oublié d’un État

    Avec le recul, une question s’impose aujourd’hui : à quoi bon débattre de démocratie lorsque les citoyens ne peuvent plus circuler librement ? Cette interrogation résonne dans les conversations quotidiennes au Burkina Faso, où beaucoup comparent l’ère Compaoré à la situation actuelle, sous la direction du capitaine Ibrahim Traoré. À l’époque, les attaques terroristes et les crises sécuritaires qui secouent aujourd’hui le Sahel n’avaient pas encore plongé le pays dans un chaos aussi profond.

    Les populations vaquaient à leurs occupations sans craindre pour leur vie. Les agriculteurs cultivaient leurs terres, les commerçants approvisionnaient les marchés, et les familles traversaient les régions sans appréhension. Cette stabilité relative, même imparfaite, contrastait avec l’insécurité grandissante d’aujourd’hui. Pourtant, elle n’effaçait pas les critiques adressées au régime précédent, notamment sur la concentration du pouvoir et les restrictions démocratiques.

    Mais une vérité s’impose : le rôle premier d’un État est de garantir la sécurité de ses citoyens. Sans cela, les libertés, les réformes et les promesses politiques perdent une grande partie de leur valeur. Aujourd’hui, cette question est au cœur des préoccupations de millions de Burkinabè.

    Les promesses trahirent-elles les attentes ?

    Lorsque Ibrahim Traoré a pris le pouvoir à la suite d’un coup d’État militaire, les espoirs étaient immenses. La junte avait promis une reconquête du territoire, une souveraineté renforcée et une réponse plus ferme face aux groupes armés. Pourtant, près de plusieurs années après ces engagements, la réalité sur le terrain reste préoccupante.

    Les communiqués officiels célèbrent régulièrement les opérations militaires et les avancées supposées des forces de défense. Pourtant, dans de nombreuses zones, les attaques persistent, des communes restent isolées et des routes, dangereuses. Pour une partie de la population, ces annonces peinent à se concrétiser par une amélioration tangible de leur quotidien.

    Le symbole le plus frappant de cet échec n’est pas seulement la persistance des violences, mais le départ massif des Burkinabè vers d’autres horizons. Chaque semaine, des familles abandonnent leurs villages, leurs terres et leurs commerces pour chercher refuge ailleurs, que ce soit dans des zones plus sûres du pays ou en exil chez les voisins. Personne ne choisit volontairement l’exil lorsque son propre sol pourrait lui offrir la paix.

    L’exode, un verdict sans appel

    Cette hémorragie humaine est sans doute le jugement le plus sévère porté sur l’action des autorités. Lorsqu’un citoyen préfère devenir déplacé interne ou réfugié plutôt que de rester chez lui, cela révèle une perte de confiance totale dans la capacité de l’État à le protéger. Le silence des anciens détracteurs de Compaoré ajoute à ce malaise. Ceux qui dénonçaient avec véhémence son autoritarisme se montrent aujourd’hui bien plus discrets lorsqu’il s’agit d’évaluer les résultats de Traoré.

    Ce contraste soulève une interrogation légitime : certains dirigeants ne bénéficient-ils pas d’un traitement plus clément que d’autres ? La comparaison entre les deux époques ne vise pas à idéaliser le passé, mais à rappeler une évidence : une nation ne se mesure pas à ses discours, mais à la sécurité qu’elle offre à ses habitants.

    Souveraineté et sécurité : un duo indissociable ?

    Ibrahim Traoré axe son discours sur la souveraineté, la rupture avec les anciennes alliances et l’unité patriotique. Ces thèmes rencontrent un écho certain auprès d’une frange de la population. Cependant, la souveraineté ne peut se réduire à des slogans. Elle se juge aussi à la capacité d’un gouvernement à contrôler son territoire et à protéger ceux qui y vivent.

    Pour l’instant, les faits peinent à suivre les promesses. Les villages isolés, les marchés fermés et les routes barrées par la peur rappellent quotidiennement l’urgence d’une solution. Le bonheur d’un peuple ne se décrète pas : il se construit sur la tranquillité des campagnes, la fluidité des déplacements et la confiance dans l’avenir.

    Tant que des Burkinabè continueront de fuir leur pays ou leurs régions pour échapper à l’insécurité, le bilan de cette transition restera incomplet. L’histoire, elle, ne retiendra pas les discours, mais les actes. Et pour les habitants du Burkina Faso, la priorité absolue reste inchangée : vivre, travailler et élever leurs enfants en paix, sans avoir à choisir entre leur foyer et leur sécurité.

  • Sénégal : la gestion de la dette confrontée au temps politique

    Sénégal : la gestion de la dette confrontée au temps politique

    La question de la dette publique sénégalaise ne se réduit plus à une équation comptable. Elle s’inscrit désormais dans une tension politique majeure, où l’horizon des marchés financiers, mesuré en décennies, se confronte à celui des mandats électoraux, borné par cinq années. C’est le cœur de la réflexion proposée par Ndèye Nangho Dioum, inspectrice des impôts et des domaines, qui replace le débat sénégalais dans une problématique universelle : celle des décisions impopulaires qu’un dirigeant doit assumer pour préserver l’équilibre des finances publiques.

    La tribune s’ouvre sur une citation de Bill Clinton, rappelant que tout chef d’État finit par affronter des arbitrages douloureux, dans l’attente que le vent politique redevienne porteur. Cette référence n’est pas anodine. Elle illustre le paradoxe auquel se trouve confronté le pouvoir sénégalais, contraint de rationaliser une trajectoire budgétaire dégradée tout en préservant la paix sociale d’un pays où les attentes populaires demeurent élevées.

    Une temporalité politique qui contraint l’action budgétaire

    La notion de temporalité politique, popularisée notamment par les travaux du politologue James M. Buchanan sur le choix public, met en évidence un biais fondamental des démocraties représentatives. Les gouvernants tendent à privilégier des mesures dont les bénéfices se manifestent à court terme, quand les coûts sont différés au-delà de leur mandat. Ce mécanisme, structurel, alimente la dérive de l’endettement dans nombre d’économies, y compris avancées.

    Au Sénégal, ce biais prend une dimension singulière depuis l’audit des finances publiques mené par le nouveau pouvoir en 2024, qui a révélé un niveau d’endettement supérieur aux chiffres antérieurement communiqués. La révélation d’un stock de dette réévalué a fragilisé la relation avec les partenaires multilatéraux, à commencer par le Fonds monétaire international (FMI), et pesé sur la notation souveraine du pays. Rétablir la sincérité budgétaire est devenu un préalable, mais un préalable coûteux politiquement.

    L’arbitrage impossible entre orthodoxie et légitimité

    Réduire un déficit exige des choix qui heurtent les électorats : compression des subventions énergétiques, rationalisation de la masse salariale de l’État, élargissement de l’assiette fiscale, ajustement des tarifs publics. Chacune de ces décisions produit ses perdants immédiats, alors que ses bénéfices, exprimés en soutenabilité de la dette et en marges de manœuvre budgétaires, ne se matérialisent qu’à moyen terme. L’auteure souligne combien cette asymétrie temporelle constitue le principal obstacle à la mise en œuvre de réformes structurelles.

    Le cas sénégalais illustre également une contrainte propre aux économies de la zone franc. La stabilité du franc CFA, arrimé à l’euro, prive les autorités de l’outil monétaire pour absorber les chocs. L’ajustement passe donc intégralement par la politique budgétaire, ce qui accentue la portée sociale des décisions prises. Concrètement, chaque arbitrage sur la dépense publique se traduit dans le quotidien des ménages, sans amortisseur monétaire.

    Restaurer la crédibilité de la signature souveraine

    Depuis leur arrivée au pouvoir en avril 2024, le président Bassirou Diomaye Faye et son Premier ministre Ousmane Sonko affichent une volonté de refondation économique adossée à un discours de rupture. La reconquête de la crédibilité auprès des marchés financiers et des bailleurs internationaux figure parmi les priorités affichées. Reste que la remontée récente des spreads sur les eurobonds sénégalais témoigne d’une prime de risque encore élevée, signe que la défiance n’est pas dissipée.

    Par ailleurs, la mobilisation des ressources internes constitue un levier stratégique. L’administration fiscale, à laquelle appartient l’auteure de la tribune, est appelée à jouer un rôle central dans la sécurisation des recettes, notamment par la réduction des exonérations et la lutte contre l’évasion. Ce chantier, largement technique, exige néanmoins un portage politique constant, car il touche à des intérêts établis.

    La conclusion implicite de cette réflexion tient en une exigence : accepter que la maturité politique se mesure à la capacité d’assumer ce qui coûte à court terme pour préserver l’avenir. Dans un contexte régional où plusieurs États ouest-africains renégocient leur dette ou frôlent la contrainte de liquidité, le Sénégal joue une partie qui excède ses seules frontières. La discipline budgétaire, quand elle est portée avec pédagogie, peut redevenir un actif politique. Selon Financial Afrik, cette réflexion s’inscrit dans un débat public grandissant sur la trajectoire des finances publiques sénégalaises.

    Pour aller plus loin

    Cameroun-BAD : 833,8 milliards approuvés, 26 % décaissés · RDC : la Banque centrale abaisse son taux directeur à 12,5 % · CEMAC : un fonds d’urgence de 4 milliards USD contre les chocs

  • Sénégal : la gestion de la dette à l’épreuve de la temporalité politique

    Sénégal : la gestion de la dette à l’épreuve de la temporalité politique

    Par Ndèye Nangho DIOUM, Inspectrice des Impôts et des Domaines / Sénégal.

    « Tôt ou tard, tous les présidents ont à prendre des décisions difficiles, et impopulaires, du moins à court terme. Mais étant donné les enjeux, on doit faire ce qui est juste, et espérer qu’un jour le vent de la politique sera de nouveau favorable ». Bill CLINTON

    Popularisée par James M. BUCHANAN et Gordon TULLOCK en 1962, la théorie de l’école des choix publics est ici bien illustrée par cette citation de l’ancien président américain Bill CLINTON, dans son roman-thriller « Le Président a disparu », co-écrit avec James PATTERSON. Cette théorie intègre dans l’analyse des décisions prises par les pouvoirs publics, les dynamiques assez souvent opposées entre d’une part la temporalité politique, plus courte et adossée au calendrier électoral, et d’autre part la temporalité d’une action publique qui se veut pragmatique et efficace, et qui nécessite donc une chronologie plus longue pour aboutir à des performances socio-économiques pérennes.

    A l’analyse des chiffres du reste éloquents sur la situation de la dette publique du Sénégal, il est légitime d’interroger la temporalité des choix et non-choix qui sont observés dans l’option qu’il importe de désormais prendre pour sa gestion urgente, passée l’étape de l’évaluation. En effet, du diagnostic partagé pour l’essentiel par les spécialistes, il ressort de manière constante que devront nécessairement évoluer, dans un sens favorable à sa viabilité, les trois principales caractéristiques de cette dette : le taux d’intérêt apparent, l’encours rapporté au PIB et enfin la maturité moyenne pondérée. Toucher à l’une ou l’autre de ces variables équivaut à impacter l’échéancier du stock de la dette existante, quelle que soit l’appellation que l’on voudra bien donner au moyen mis en œuvre pour y parvenir : refinancement, reprofilage, ou restructuration.

    D’ailleurs, le FMI semble conditionner la signature d’un nouveau programme en faveur du Sénégal, à une meilleure visibilité sur la formule qu’adoptera, souverainement, le gouvernement du Sénégal, et qui sera en meilleure adéquation avec les exigences budgétaires et économiques. Et il faut préciser d’emblée que le gouvernement du Sénégal est lui-même favorable à ce nouvel accord. 

    Jusque-là, la position officielle du gouvernement est d’écarter toute possibilité de restructuration, et de gérer cette zone de turbulence budgétaire grâce à des mécanismes internes tels que la consolidation budgétaire et le refinancement de la dette. Seulement, une analyse rigoureuse des chiffres interroge une telle option, au moins une année après l’état des lieux.

    Le diagnostic

    Septembre 2024 – Juillet 2026 : voilà maintenant près de deux ans que le gouvernement du Sénégal choisissait d’éprouver les véritables chiffres de la dette publique. A cet effet, le cabinet Forvis Mazars a livré, en juillet 2025, un rapport commandité par le gouvernement du Sénégal. Les chiffres de cette étude, repris par le Bulletin Statistique de la Dette Publique/2019-2024 du Ministère de l’Economie, des Finances et du Plan,publié en juillet 2026, font état d’un encours de 23 666,8 milliards de francs CFA (hors dette du secteur parapublic et hors arriérés) à la fin 2024, soit 118,8 % du PIB.

    Analysés sou l’angle de la viabilité, ces chiffres font apparaitre que le service de la dette (principal, intérêts et commissions) engloutit à lui seul l’intégralité des recettes fiscales : 4 357,5 milliards au total en 2025 (Rapport d’Exécution Budgétaire 2025), dont 3 269,4 milliards en principal et 1 088,1 milliards en intérêts et commissions. Cette même tendance se confirme au moins pour 2026 où le service de la dette prévisionnel est de 5 498 de francs CFA, et les recettes fiscales attendues à 5 384,8 de francs CFA.

    Autrement dit, l’Etat du Sénégal n’arrive à honorer le franc supplémentaire de dépenses, aussi bien de fonctionnement que d’investissement, qu’à la faveur d’un endettement supplémentaire. Sinon, il serait dans l’impossibilité de rembourser la dette échue.

    Face à cette réalité budgétaire qui interroge la viabilité de ladette, deux variables peuvent être mises en orbite pour analyser l’efficacité des ajustements budgétaires que le gouvernement entend mettre en œuvre dans le court/moyen terme : la progression des recettes fiscales et le refinancement de la dette.

    La progression des recettes fiscales face au poids immédiat du service de la dette

    Le gouvernement du Sénégal dévoilait en août 2025 son Plan de Redressement Economique et Social (PRES), qui se donne pour ambition de faire collecter, entre 2025 et 2028, 3 173 milliards de francs CFA de recettes fiscales supplémentairesissues des nouvelles mesures à mettre en œuvre. Ces 3 173 milliards se décomposent en 2 111 milliards de recettes directes et 1 062 milliards de recettes obtenues par effet multiplicateur de l’ensemble des mesures du PRES, qu’elles soient à caractère fiscal ou non. Pour 2026, l’objectif était de703,6 milliards FCFA en recettes fiscales (LFI 2026).

    S’agissant des produits du Domaine de l’Etat, le gouvernement table sur la collecte de 1 091 milliards de francs CFA à obtenir de ce qui est dénommé, dans ledit plan, le recyclage d’actifs fonciers de l’Etat.

    Cependant, à l’épreuve des faits, les réalisations en termes de recettes fiscales à la fin du premier trimestre 2026 se chiffrent à 54,2 milliards et les hypothèses les plus optimistes les ramènent à 300 milliards à la fin 2026. Ainsi, même si cela peut s’avérer prématuré de manifester un pessimisme quant à la sincérité des prévisions du PRES, il peut tout de même être admis de cultiver un doute raisonnable sur les possibilités dece plan à jouer la partition attendue dans l’ajustement budgétaire, toute communication politique mise à part.

    En effet, les recettes fiscales ne sont pas élastiques à souhait, et leur évolution dépend de paramètres structurels qui sont inhérents à la structuration même de l’économie : niveau du PIB, poids du secteur informel, le niveau de la maturité numérique dans l’Administration et la performance de l’effort fiscal, entre autres. De ce point de vue, il faut comprendre quele potentiel fiscal du Sénégal tourne autour de 25,3% du PIB (DPEE, 2019), tandis que le taux de pression fiscale effectif était de 18,9% du PIB en 2025 (LFR 2025). Dès lors, même sans les nouvelles impositions et les changements de taux nominaux institués par le PRES, il restait déjà au Sénégal à combler un écart fiscal de 6% dans le moyen terme, entre 3 et 6 ans. La tendance était déjà amorcée : près de 7% de progression des recettes fiscales d’abord entre 2023 et 2024,puis entre 2024 et 2025 (en francs CFA, 3593,8 milliards de recettes fiscales en 2023, 3 833,0 milliards en 2024 et 4 087,4 milliards en 2025) ; alors qu’aux mêmes périodes, le taux de croissance économique hors-hydrocarbures se situait à respectivement 3,3% et 2,2% (ANSD).

    Cela dit, le service de la dette des deux à trois prochainesannées, horizon crédible de prévision, demeure tout de mêmesupérieur aux recettes fiscales que nous sommes en droit d’attendre sur la même période. Pour 2025 déjà, le service de la dette correspondait à 106,60% des recettes fiscales. Pour 2026, le service de la dette prévisionnel est de 5 497,92 FCFA(LFI 2026), soit une augmentation de 1 000 milliards. Et jusqu’à 2028, le Sénégal connaitra un pic de remboursementsdu stock existant de dette.

    Pour ce qui est du besoin de financement, en d’autres termes le nouvel endettement nécessaire pour boucler le budget de l’exercice 2026, la LFI 2026 l’envisage à 6 075,3 milliards de francs CFA, soit plus que la dette qui sera remboursée, intérêts et commissions compris. 

    Il résulte de cette analyse comparative entre les recettes fiscales et le service de la dette, que sur le court/moyen termeet pour une gestion urgente de la dette, le rééquilibrage budgétaire par les recettes fiscales présente des limites objectives. Ce qui accentue le risque de refinancement.

    Pourquoi l’option du refinancement est un leurre conjoncturel ?

    Comme instrument de rééquilibrage budgétaire, le refinancement n’engendre une amélioration de la santé financière que lorsque la nouvelle dette coûte moins cher que celle qu’elle permet de racheter. Dans le cas contraire, elle ne fait que différer la survenue d’une crise de liquidité en l’aggravant éventuellement. En l’espèce, pour pallier l’indisponibilité des marchés internationaux de capitaux, le gouvernement du Sénégal a pris l’option de couvrir son besoin de financement grâce au marché régional de l’UEMOA. En 2025, l’Etat du Sénégal y a mobilisé 4 004 milliards de FCFAgrâce notamment aux différents Appels Publics à l’Epargne (APE), sur les 5 715,5 milliards de francs CFA qui constituaient son besoin de financement. Il faut rappeler que ce montant a été multiplié par 4 en une année, étant donné que le Sénégal avait levé 998 milliards de francs CFA sur le même marché en 2024.

    Si le service de la dette doit être pour l’essentiel refinancé par ces ressources tirées du marché domestique, il convient alors d’en comparer les coûts et les maturités respectifs pour apprécier la viabilité de cette formule. Ainsi, au 31 décembre 2024, le taux d’intérêt effectif de la dette de l’administration centrale était de 3,9%, qui se décompose en 3,4% pour la dette libellée en devises étrangères et 5,3% pour celle libellée en FCFA. S’agissant de la maturité moyenne résiduelle qui constitue un élément du risque de refinancement, elle était au 31 décembre 2024 de 8,7 années pour la dette extérieure et de 3,6 années pour celle domestique. Il faut également préciser que 14,3% de la dette totale était exigible dans le court terme, soit au plus tard courant 2025.

    Pour la nouvelle dette mobilisée à plus de 70% sur le marché régional et qui permet de refinancer le service de la dette échu courant 2025, les taux de rendement ont oscillé entre 6 et 7%en 2024. En 2026, la fourchette est même portée entre 7 et 8%, les investisseurs ayant réclamé une majoration de la prime de risque. Pour la maturité, elle a été en moyenne revue à la baisse par les investisseurs, pour les mêmes raisons. Et quand bien même il s’agirait de ressources tirées hors du marché de l’UEMOA, la prime de risque souveraine du Sénégal s’est fortement appréciée sur les marchés internationaux.

    Au constat, cette nouvelle dette est moins favorable en termes de taux et de maturité que celle qu’elle permet de racheter, même si d’aucuns avancent qu’elle optimise le risque de change au point de renverser la tendance défavorable du coût moyen et de la maturité moyenne. Cependant, il serait fondé d’émettre un doute raisonnable quant à cette dernière hypothèse sachant que non seulement cela n’a pas encore été démontré, mais également que la dette libellée en devises autres que le FCFA et l’Euro constitue 23% du stock total de la dette de l’administration centrale au 31 décembre 2024, et qu’il y’a une différence de coût de 56% entre les deux natures de dettes (respectivement 3,4% et 5,3%). Ainsi, le refinancement ignore les contraintes budgétaires mêmes immédiates et, plus cher, il aggrave la dynamique de la dette.

    Le poids aggravant du refinancement sur la dynamiquede la dette

    En 2025, l’encours de la dette de l’administration centrale a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA pour atteindre 25 198, 48 milliards, tandis que le ratio dette/PIB est lui retombé à 112%. Il est toutefois crucial de préciser que cette amélioration du ratio de 7 points est due à une croissance du PIB portée par l’entrée en exploitation des hydrocarbures. En effet, sans cette nouvelle donne, le ratio dette/PIB se serait détérioré à 124%.

    Au demeurant, trois facteurs permettent d’analyser la dynamique de la dette sur le court/moyen terme : 

    – Le taux d’intérêt apparent de la dette qui représente son coût et, toutes choses égales par ailleurs, son taux de croissance ;

    – Le taux de croissance du PIB qui représente la richesse nouvellement créée ou le revenu qui permet de servir la dette. 

    – Le solde primaire qui est la différence entre les recettespropres de l’Etat et ses dépenses, exclusion faite des intérêts de la dette du côté des dépenses. 

    Ce dernier indicateur permet de voir dans quelle mesure l’Etat dégage un excédent de ses recettes propres sur les dépenses, et dans quelle mesure cet excédent peut prendre en charge le paiement des intérêts de la dette. Dès lors, si le solde primaire est négatif, en d’autres termes si les dépenses hors charges d’intérêt sont supérieures aux recettes courantes hors dons, les recettes de l’Etat non seulement ne sont pas suffisantes pour entamer le paiement des charges d’intérêts, mais ne couvrent mêmes pas ses autres charges, aussi bien de fonctionnement que d’investissement. L’Etat est alors contraint d’emprunter pour boucler, concomitamment, le financement de ces trois grandes masses : dépenses de fonctionnement, charges d’intérêt et dépenses d’investissement.

    Cela dit, il est ensuite à déterminer un quatrième indicateur qui est une synthèse des trois précédents : c’est le solde primaire stabilisant. Pour stabiliser la dette à un ratio cible dette/PIB, il faut que le solde primaire effectif soit supérieur au solde primaire stabilisant. 

    Le solde primaire stabilisant est le solde primaire qui rend possible la stabilisation du ratio dette/PIB à un niveau donné.Il peut être positif ou négatif, car tout dépendra du poids actuel de la dette par rapport au PIB, et de son écart d’avec la cible vers laquelle les pouvoirs publics ont pour objectif de le faire tendre. Un facteur aggravant du solde primaire stabilisant est l’écart entre le coût de la dette et le taux de croissance de l’économie. Si le taux d’intérêt apparent de la dette est supérieur au taux de croissance, cela impacte négativement la viabilité de la dette. A l’inverse, elle serait plus soutenable.

    Pour le cas du Sénégal, en se fondant sur le Rapport d’Exécution Budgétaire au 31 décembre 2025, le solde primaire effectif était de – 401,7 milliards de francs CFA, soit un déficit primaire égal à – 1,8 % du PIB. S’agissant du taux d’intérêt apparent de la dette, il était de 4,59% en 2025 et était supérieur de 2,4 points au taux de croissance hors hydrocarbures (2,2%). Ces trois données combinées laissent apparaitre que pour stabiliser la dette aux 119% de 2024, il aurait fallu un solde primaire stabilisant de + 2,7% du PIB. Orle solde primaire effectif était à – 1,8% du PIB. Ce résultat est vérifié par le ratio dette/PIB hors hydrocarbures, qui s’est aggravé à 124%.

    La même tendance se confirme pour 2026. La LFI 2026 prévoit un solde primaire de – 246 milliards de francs CFA. Le taux d’intérêt apparent de la dette est supposé augmenter à 4,79%. Il est également prévu un glissement positif du taux de croissance hors hydrocarbures d’un point, à 3,2%. Néanmoins, le solde primaire stabilisant de + 1,9% est tout de même supérieur au solde primaire prévisionnel effectif, qui est négatif.

    Ces statistiques rendent ainsi fortement probable un effet boule de neige sur le court/moyen terme, si ne sont maintenusque les seuls mécanismes internes de rééquilibrage budgétaire.

    En conclusion : Au-delà de la réforme du cadre institutionnel, le pragmatisme économique et financier

    Le Sénégal a dernièrement institué une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser toutes les actions qui concernent la politique d’endettement du pays. C’est une avancée majeure qu’il faut certes noter, et qui s’inscrit dans le cadre de la réforme du cadre institutionnel et normatif de la gouvernance de la dette au Sénégal. Cependant, cet aspect qualitatif dans la gestion de la crise actuelle ne doit pas occulter la logique arithmétique de la dette, et le fait que cette crise ne peut donc être résolue, sur le plan quantitatif, que par les seules gymnastiques budgétaires internes sur les recettes et les dépenses de l’Etat, ou un refinancement à des taux commerciaux, ou alors des swaps à des conditions commerciales, ou même un rebasing du PIB. Le pragmatisme économique et financier semble exiger, dans la mesure du possible suivant chaque classe de créanciers (multilatéraux, bilatéraux et commerciaux), une renégociation à la fois des échéances, des taux d’intérêts et éventuellement même une décote nominale sur certains encours. Différer une telle décision revient à accentuer, en plus du coût budgétaire, le coût économique du refinancement actuel par l’éviction des acteurs économiques privés du marché financier domestique, en plus de l’éviction de l’investissement public par la consolidation budgétaire. 

    En conclusion, un positionnement idéologique, qui peut certes conditionner dans une certaine mesure les contrecoups politiques qui résulteront de l’option à prendre, ne doit pas prendre le pas sur le pragmatisme économique et financier.Dans le cas contraire, on ne ferait que différer l’inéluctable.

  • Attaque meurtrière au Mali : le rôle d’Africa Corps sous le feu des critiques

    Attaque meurtrière au Mali : le rôle d’Africa Corps sous le feu des critiques

    Le nord du Mali vient de connaître l’une des attaques les plus meurtrières de ces derniers mois, avec la mort d’au moins cinquante militaires. L’assaut, attribué à des groupes armés aux motivations variées, confirme une fois de plus l’aggravation des tensions dans cette région déjà fragilisée par des années de conflits.

    Une offensive qui interroge sur les capacités de défense du pays

    Cette attaque, d’une violence exceptionnelle, a mis en lumière les limites des dispositifs sécuritaires déployés pour contrer la menace. Malgré la présence d’Africa Corps, présenté par les autorités comme un allié stratégique capable de renforcer significativement les forces locales, les résultats peinent à se concrétiser. Les pertes militaires enregistrées soulèvent des questions légitimes sur l’efficacité réelle de cette collaboration.

    Un partenariat militaire à l’épreuve des faits

    Africa Corps, dont le rôle est officiellement axé sur l’assistance technique et la formation, semble peiner à apporter une valeur ajoutée décisive sur le terrain. Les observateurs s’interrogent : si son implication se limite à des missions de conseil ou de soutien logistique, comment peut-il transformer durablement le rapport de force face aux groupes armés ?

    Le débat se cristallise autour de l’écart entre les annonces politiques et les réalités opérationnelles. Pour beaucoup, un partenariat militaire ne devrait pas se mesurer à ses promesses, mais à son impact concret. Or, dans le cas du Mali, les attaques continuent de se multiplier, et les forces locales restent en première ligne, souvent sans soutien suffisant.

    La crédibilité des alliances militaires en question

    Les événements récents alimentent les doutes quant à la pertinence d’une coopération centrée sur une assistance technique. Si Africa Corps ne participe pas directement aux combats les plus risqués, son utilité réelle devient difficile à défendre. Les populations, elles, attendent avant tout une protection tangible, et non des déclarations rassurantes.

    Certains analystes estiment que l’expérience malienne devrait servir d’avertissement pour les autres États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). Avant d’engager des ressources dans des partenariats similaires, il serait prudent d’évaluer leur efficacité réelle. Une coopération militaire doit apporter des solutions tangibles, et non se contenter de renforcer des structures déjà vulnérables.

    L’urgence d’une évaluation transparente

    Face à cette crise persistante, de nombreuses voix réclament une clarification sur les missions exactes d’Africa Corps. Quel est son niveau d’implication opérationnelle ? Quels objectifs ont été atteints depuis son déploiement ? Les réponses à ces questions sont essentielles pour mesurer la pertinence de cette alliance.

    Dans un contexte où la sécurité des civils et des militaires reste menacée, le débat sur l’efficacité des partenariats étrangers prend une dimension cruciale. Les autorités maliennes, comme les observateurs, doivent désormais apporter des preuves tangibles de l’utilité d’Africa Corps. Sans cela, la confiance dans ces alliances pourrait rapidement s’effriter.

  • Populisme au Burkina Faso : entre enthousiasme populaire et attentes concrètes

    Populisme au Burkina Faso : entre enthousiasme populaire et attentes concrètes

    Les vidéos et photographies relayées à l’occasion de la tournée officielle du capitaine Ibrahim Traoré dans la province du Yagha illustrent une mobilisation massive de la population, marquée par des acclamations spontanées à chaque étape de son déplacement. Aux yeux de ses partisans, ces rassemblements spontanés témoigneraient d’un soutien indéfectible à son action gouvernementale. Toutefois, une telle interprétation relève davantage d’une analyse superficielle que d’une évaluation rigoureuse de son mandat.

    Dans toute démocratie, les responsables politiques bénéficient généralement d’un accueil chaleureux lors de leurs déplacements officiels. Pourtant, ces démonstrations d’enthousiasme ne sauraient constituer un critère valable pour mesurer l’efficacité d’une gouvernance. Seules les actions menées, les politiques publiques mises en œuvre et l’amélioration tangible du cadre de vie des citoyens permettent d’en juger avec justesse.

    Une communication politique centrée sur l’émotion plutôt que sur les résultats

    Plusieurs analystes soulignent que la stratégie communicationnelle adoptée par Ibrahim Traoré s’appuie largement sur une rhétorique populiste. Les discours patriotiques, les références historiques et les attaques récurrentes envers les nations voisines occupent une place centrale dans ses prises de parole, au détriment de réponses concrètes aux défis quotidiens des Burkinabè. Pour ces observateurs, cette approche vise davantage à alimenter une adhésion émotionnelle qu’à rendre compte d’un bilan tangible.

    Plutôt que de consacrer une part conséquente de ses interventions à des considérations historiques ou à des accusations dirigées contre des États étrangers, ses détracteurs estiment que le chef de l’État gagnerait à recentrer ses efforts sur les promesses faites à la population. Les priorités identifiées par ces critiques concernent principalement la sécurisation du territoire, la revitalisation de l’économie locale, l’insertion professionnelle des jeunes, l’amélioration des services publics et la lutte contre la précarité.

    L’écart entre symboles et réalisations tangibles

    Selon ces mêmes critiques, la gouvernance actuelle privilégie les symboles aux résultats concrets. Les discours sur la souveraineté et la fierté nationale séduisent une frange de l’opinion publique, mais ils ne sauraient se substituer aux infrastructures essentielles, aux établissements scolaires, aux centres hospitaliers, aux opportunités d’emploi ni à la restauration durable de la paix dans les zones frappées par les violences.

    Cette méthode est également suspectée de servir de diversion politique. En orientant les débats vers les relations internationales ou les récits historiques, les préoccupations immédiates des Burkinabè risquent de se retrouver reléguées au second plan. Les citoyens, eux, exigent avant tout des solutions tangibles et mesurables, bien plus que des discours mobilisateurs.

    Les images de liesse populaire diffusées sur les réseaux sociaux ne doivent donc pas être interprétées comme une validation systématique des choix politiques adoptés. L’histoire démontre que la popularité d’un dirigeant est éphémère et dépend, in fine, de sa capacité à concrétiser des avancées significatives plutôt qu’à susciter des acclamations éphémères.

    En conclusion, de nombreux observateurs s’accordent à dire que le Burkina Faso nécessite avant tout une gouvernance axée sur des réalisations effectives plutôt que sur une communication permanente. Les discours, les références culturelles ou les manifestations de soutien populaire peuvent renforcer une image politique, mais ils ne sauront jamais remplacer les réformes structurelles, les investissements ciblés et les réponses concrètes attendues par une population confrontée à des enjeux majeurs. Tant que les engagements fondamentaux ne se traduiront pas par des améliorations visibles dans le quotidien des Burkinabè, les démonstrations d’enthousiasme ne suffiront pas à combler les attentes toujours insatisfaites.

  • Le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré : entre promesses politiques et réalités complexes

    Le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré : entre promesses politiques et réalités complexes

    Un discours officiel en décalage avec les défis persistants du pays

    Les médias nationaux ont relayé avec ferveur l’idée d’une transformation majeure du Burkina Faso sous l’impulsion du capitaine Ibrahim Traoré. Pourtant, cette vision d’un « eldorado » en construction relève davantage d’une stratégie de communication que d’une analyse objective de la situation. Malgré les discours sur une « révolution populaire progressiste », les Burkinabè continuent de subir au quotidien les conséquences d’une insécurité endémique, d’une économie fragilisée et d’un manque criant de résultats tangibles.

    Des annonces ambitieuses, mais des réalisations en retrait

    Depuis son accession au pouvoir, Ibrahim Traoré a multiplié les promesses de renouveau national, évoquant une industrialisation rapide et une reprise en main intégrale du territoire. Si quelques projets d’infrastructures ont vu le jour, leur impact réel sur l’ensemble de la population reste limité. Présenter ces initiatives comme les signes d’un développement généralisé relève d’une exagération manifeste, alors que les défis structurels du pays persistent.

    Une sécurité toujours précaire et des déplacements massifs de populations

    Le récit officiel met en avant un Burkina Faso en marche vers une souveraineté renforcée, notamment à travers l’Alliance des États du Sahel (AES). Pourtant, la réalité est tout autre : les attaques récurrentes dans plusieurs régions et le nombre croissant de déplacés internes témoignent d’une insécurité loin d’être maîtrisée. Les violences ont poussé des familles entières à quitter leurs foyers, souvent pour des zones moins exposées ou vers des pays voisins, dans l’espoir d’y trouver une protection plus fiable.

    Dans les zones les plus exposées, l’accès aux denrées alimentaires, aux soins médicaux et aux services essentiels reste un luxe pour une grande partie de la population. L’interruption des activités agricoles, les ruptures d’approvisionnement et les restrictions humanitaires aggravent une insécurité alimentaire déjà alarmante. Dans certaines localités, l’absence de forces de sécurité suffisantes force les habitants à dépendre exclusivement de l’aide extérieure, quand celle-ci parvient à leur être distribuée.

    Une communication politique en quête de légitimité

    Pour les observateurs critiques, l’enthousiasme affiché autour d’un prétendu « eldorado » burkinabè vise avant tout à redorer le blason d’un pouvoir en perte de vitesse. Initialement porté par un élan populaire, le capitaine Traoré voit sa popularité s’éroder progressivement, faute de concrétisations à la hauteur des attentes. Les discours souverainistes et les promesses de progrès économique séduisent une partie de la population, mais pour beaucoup, ils ne suffisent plus. Ce qui compte désormais, ce sont des améliorations concrètes : plus de sécurité, des emplois décents, une stabilité économique et des services publics fonctionnels.

    La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit

    L’affirmation selon laquelle le Burkina Faso aurait définitivement tourné la page de ses difficultés apparaît prématurée. Un pays ne se développe pas uniquement par des annonces ou des slogans politiques, mais par des actions tangibles améliorant le quotidien de ses citoyens. La souveraineté, souvent invoquée pour justifier les choix de gouvernance, ne saurait se substituer à la nécessité de répondre aux besoins urgents de la population.

    Les déclarations sur une rupture avec le passé, symbolisées par la phrase « le contexte actuel n’est plus celui de 1987 », s’inscrivent dans une rhétorique destinée à marquer une nouvelle ère. Pourtant, cette posture politique ne résout en rien les questions essentielles liées à la gouvernance, à la performance économique ou à la gestion de l’insécurité. Pour les analystes, le vrai défi pour le pouvoir en place réside dans sa capacité à transformer ses ambitions en résultats concrets, mesurables et durables pour les Burkinabè.

    Entre slogans et attentes réelles : un équilibre fragile

    Décrire le Burkina Faso comme un « eldorado » relève davantage d’une opération de communication qu’une description fidèle de la réalité. Tant que les promesses politiques ne se traduiront pas par des progrès tangibles dans le quotidien des citoyens, les campagnes de valorisation du régime risquent de rencontrer un scepticisme de plus en plus marqué. La population, lasse des discours creux, attend des actes : des solutions concrètes à l’insécurité, des opportunités économiques et une amélioration tangible de ses conditions de vie. Sans cela, l’écart entre le récit officiel et la réalité ne fera que se creuser.

  • Crise de la démocratie en afrique : l’analyse tranchante de Salomon Beas

    Crise de la démocratie en afrique : l’analyse tranchante de Salomon Beas

    La démocratie africaine en péril : le constat sans appel de Salomon Beas

    L’ancien militant du MRC Salomon Beas alerte sur les dérives qui minent les systèmes démocratiques du continent.

    Des leaders politiques en quête de pouvoir au détriment de la démocratie

    Selon Salomon Beas, ancien militant du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun (MRC), la quête effrénée du pouvoir présidentiel par certains dirigeants de partis politiques constitue un frein majeur à l’épanouissement démocratique en Afrique.

    Dans une publication partagée récemment sur sa page Facebook, il dénonce ces figures de l’opposition qui réduisent leur engagement à une course vers la magistrature suprême.

    « Dans un contexte où des fonctionnaires ou administrateurs basculent sans transition dans le rôle de leaders politiques, la démocratie peine à s’enraciner. Leur unique ambition ? Devenir rapidement président de la République, sans pour autant œuvrer à une véritable transformation des mentalités des citoyens qu’ils prétendent représenter. Leur besoin d’être constamment accompagnés, à tout prix, dans cette quête les pousse à entourer uniquement des suiveurs ou des endoctrinés, écartant toute voix discordante susceptible d’apporter des idées nouvelles.

    Avec le temps, ces pratiques éloignent les valeurs essentielles à un champ politique sain, laissant place à des opportunistes dépourvus de conviction, incapables d’initier des actions concrètes. Leurs projets, aussi ambitieux soient-ils, finissent par s’éteindre avec leur retraite politique.

    En Afrique centrale, cette maladie qui ronge la démocratie prend une forme particulière : celle des présidents de partis politiques se comportant comme des pasteurs d’églises de réveil, recherchant des fidèles plutôt que des militants engagés et des challengers politiques crédibles.

    La démocratie, une question de convictions et de projets, pas de pouvoir

    Pour Salomon Beas, un véritable leader doit transcender les jeux de pouvoir et embrasser une vision authentique de la démocratie.

    « Face à ce système, les régimes autoritaires parviennent souvent à se régénérer, perpétuant des modèles politiques résistants au changement. Un leader qui ne comprend pas que la démocratie repose sur des convictions, une vision partagée et des projets collectifs, tout en acceptant que ses collaborateurs puissent développer des ambitions politiques supérieures aux siennes, échouera inévitablement. Le succès en politique ne vient pas de ce que l’on croit être, mais de la confiance que l’on inspire aux populations, laquelle peut faire naître des talents bien plus grands que soi. »

  • Stratégie politique : quand la victimisation devient une arme de communication

    Stratégie politique : quand la victimisation devient une arme de communication

    La dénonciation systématique, pilier d’une communication gouvernementale

    La Russie et les États membres de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont érigé la dénonciation de leurs détracteurs en véritable doctrine politique. Qu’il s’agisse des chancelleries occidentales, des médias internationaux ou des instances régionales, ces régimes n’hésitent pas à brandir des accusations répétées pour justifier leurs positions. Pourtant, une constante se dégage de cette rhétorique : lorsque ces mêmes gouvernements sont eux-mêmes pointés du doigt, leur posture bascule instantanément de l’accusateur à la victime.

    Le mécanisme du complot et de la désinformation : une réponse par défaut

    Dès qu’une décision politique est contestée, les dirigeants concernés invoquent systématiquement l’existence d’une manipulation extérieure. Qu’il s’agisse de sanctions économiques, de pressions diplomatiques ou de campagnes médiatiques, toute critique est immédiatement qualifiée de complot visant à saper leur souveraineté ou à entraver leur prétendue quête d’indépendance. Cette stratégie permet d’occulter les sujets de préoccupation majeurs pour les populations, tels que la dégradation des conditions économiques, l’insécurité endémique ou les atteintes aux libertés fondamentales.

    L’AES, terrain d’expression d’une rhétorique défensive

    Au sein de l’Alliance des États du Sahel, cette approche s’est généralisée. Les autorités attribuent systématiquement leurs échecs aux sanctions internationales, aux anciennes puissances coloniales ou à des acteurs étrangers. Pourtant, lorsque des citoyens, des journalistes ou des défenseurs des droits fondamentaux soulignent des dysfonctionnements internes, leurs critiques sont immédiatement discréditées. Elles sont systématiquement présentées comme des manœuvres orchestrées depuis l’extérieur pour déstabiliser les régimes en place.

    La Russie et l’art de détourner les critiques internationales

    Moscou applique une logique similaire sur la scène mondiale. Face aux reproches concernant ses interventions militaires, ses violations des droits de l’homme ou sa politique étrangère agressive, le Kremlin transforme chaque contestation en preuve supplémentaire d’une hostilité occidentale systématique. Cette rhétorique permet de détourner l’attention des questions soulevées et de présenter toute opposition comme une preuve de plus de l’acharnement contre la Russie.

    Les limites d’une stratégie fondée sur la victimisation permanente

    Si cette méthode présente des avantages immédiats en termes de communication politique, elle comporte des risques majeurs à long terme. Une gouvernance efficace repose sur la capacité à affronter les critiques, à y répondre par des arguments tangibles et à rendre des comptes aux citoyens. En systématisant l’idée d’un complot permanent, ces régimes risquent de saper le débat démocratique et de nourrir un climat de défiance généralisée envers les institutions.

    Accuser autrui est une démarche aisée. Assumer ses propres responsabilités, en revanche, exige du courage et de la transparence. En privilégiant sans cesse le discours victimaire, la Russie et plusieurs dirigeants de l’AES donnent parfois l’illusion de fuir les débats essentiels. Une critique, même virulente, ne constitue pas automatiquement une conspiration. Dans une société saine, elle représente aussi une opportunité d’améliorer les politiques publiques, de corriger les erreurs et de renforcer la confiance dans les institutions.

    La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit

    La souveraineté d’un État ne se mesure pas uniquement à sa capacité à désigner des ennemis, réels ou imaginaires. Elle se forge également par la transparence, la responsabilité et le respect du débat contradictoire. Sans ces fondements, le récit de la victimisation permanente perd de sa crédibilité et se réduit à un simple outil de communication, incapable de répondre aux défis réels auxquels ces nations sont confrontées.

  • L’afrique doit-elle choisir entre dépendance pharmaceutique et souveraineté sanitaire ?

    L’afrique doit-elle choisir entre dépendance pharmaceutique et souveraineté sanitaire ?

    une urgence sanitaire et économique pour le continent

    Jusqu’à présent, la majorité des pays africains ont fait le choix de dépendre des importations pour assurer les soins de leurs populations. Pourtant, cette dépendance représente un risque sanitaire et financier majeur. Dr Arnaud Kaboré, pharmacien et ingénieur spécialisé en santé publique, expose dans cette tribune une feuille de route pour que l’Afrique atteigne sa souveraineté pharmaceutique d’ici 2045.

    un risque sanitaire qui pèse sur 1,4 milliard d’africains

    Moins de cinq pays africains disposent aujourd’hui d’unités de production pharmaceutique capables d’exporter au-delà de leurs frontières. Cette situation expose le continent à une vulnérabilité alarmante : 94 % des médicaments consommés en Afrique sont importés, pour un coût annuel dépassant 18 milliards de dollars. Ce chiffre pourrait atteindre 30 milliards d’ici 2030, selon les projections.

    Les conséquences sanitaires sont dramatiques : plus de 70 % des établissements publics de santé en Afrique subissent au moins une rupture de stock par trimestre. La pandémie de Covid-19 a révélé les failles de ce système, tout comme les pénuries chroniques d’amoxicilline, d’insuline ou d’anesthésiques. L’accès aux anticancéreux et aux traitements innovants reste également un défi, avec des prix multipliés par trois en période de tension. Ces lacunes paralysent les programmes de santé publique et aggravent les inégalités d’accès aux soins.

    des atouts majeurs pour une industrie pharmaceutique africaine

    Pourtant, l’Afrique dispose de leviers significatifs pour transformer cette dépendance en autonomie :

    • un marché en pleine expansion : le secteur pharmaceutique africain pourrait dépasser 70 milliards de dollars d’ici 2030 ;
    • une biodiversité exceptionnelle : plus de 5 400 plantes médicinales recensées, dont certaines sont déjà intégrées dans des protocoles thérapeutiques officiels ;
    • une dynamique réglementaire en marche : l’Agence africaine du médicament (AMA), ratifiée par 27 pays, harmonise progressivement les normes ;
    • une volonté politique croissante : des pays comme le Burkina Faso, le Rwanda, l’Égypte, le Maroc, le Sénégal ou l’Afrique du Sud ont lancé des programmes ambitieux de production locale.

    pourquoi l’afrique ne doit pas reproduire les erreurs du passé

    La tentation de copier les modèles des « Big Pharma » internationales a souvent conduit à des échecs. Investir dans des équipements importés sans développer en parallèle les compétences locales, les savoir-faire techniques et les actifs industriels mène à une production coûteuse et inefficace. Cette approche perpétue la dépendance aux matières premières, aux technologies et aux expertises extérieures.

    Pour réussir, l’Afrique doit adopter une stratégie pragmatique, ancrée dans ses besoins endogènes. Cela implique de renforcer les segments les plus accessibles et stratégiques, tout en consolidant les fondations d’une industrie durable. L’industrialisation pharmaceutique ne peut faire l’économie d’une vision à long terme, d’une méthodologie rigoureuse et d’une coordination entre les acteurs publics et privés.

    une feuille de route pour reconquérir la souveraineté sanitaire

    Cette tribune propose aux décideurs publics une approche claire pour bâtir une industrie pharmaceutique africaine résiliente. L’objectif ? Produire localement pour soigner localement, tout en visant une autonomie qui permettra demain de soigner le monde.

    L’industrialisation pharmaceutique doit s’inscrire dans une stratégie plus large d’industrialisation du continent, portée par une vision claire, des moyens adaptés et une volonté politique inébranlable. Les enjeux sont colossaux : santé publique, création d’emplois, réduction de la dépendance économique et renforcement de la résilience face aux crises.

    Dr Arnaud Kaboré
    Pharmacien et ingénieur, cadre dirigeant dans le secteur de la santé


  • L’intelligence artificielle en afrique : une stratégie de souveraineté et de développement

    L’intelligence artificielle en afrique : une stratégie de souveraineté et de développement

    illustration de l'intelligence artificielle

    Face à l’accélération technologique mondiale, l’Afrique trace sa propre voie en matière de gouvernance de l’intelligence artificielle. Entre innovation et souveraineté numérique, le continent repense les cadres traditionnels pour en faire des leviers de croissance et de résilience.

    une approche africaine de l’intelligence artificielle : entre opportunités et défis

    Alors que l’Europe mise sur une régulation stricte de l’IA et que les États-Unis privilégient un modèle basé sur le marché, les pays africains redéfinissent les règles du jeu. La stratégie africaine ne se limite pas à une simple adaptation des modèles étrangers : elle s’appuie sur une vision où l’intelligence artificielle devient un outil au service du développement durable et de l’autonomie technologique.

    Cette dynamique est soutenue par la Stratégie continentale de l’Union africaine sur l’IA (2025-2030), qui encourage une utilisation éthique, inclusive et adaptée aux réalités locales. L’objectif ? Transformer l’IA en un accélérateur de solutions concrètes pour des défis majeurs comme la sécurité alimentaire, l’accès aux soins ou l’inclusion financière.

    le leapfrogging technologique : sauter les étapes pour mieux progresser

    L’Afrique a déjà démontré sa capacité à adopter rapidement des innovations sans passer par toutes les phases de développement des économies industrialisées. Ce phénomène, appelé leapfrogging, s’est illustré avec succès dans le domaine des services financiers mobiles. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle représente une nouvelle opportunité de ce type de saut technologique.

    Les premiers usages de l’IA se concentrent sur des secteurs clés :

    • l’agriculture, avec des outils prédictifs pour optimiser les récoltes et anticiper les aléas climatiques ;
    • la santé, grâce à des systèmes d’aide au diagnostic et à la télémédecine, cruciaux dans des zones sous-équipées ;
    • la finance, où l’IA facilite l’accès au crédit et démocratise les services bancaires numériques.

    Cette approche privilégie des solutions directement utiles aux populations plutôt que des technologies purement théoriques.

    la souveraineté numérique : un impératif stratégique

    L’utilisation massive de l’IA soulève une question cruciale : qui contrôle les données et les infrastructures ? Le concept de « colonialisme algorithmique » désigne un risque où les nations africaines deviendraient de simples fournisseurs de données pour des acteurs étrangers, sans tirer profit de leur valeur économique.

    Pour éviter ce piège, plusieurs pays africains développent des stratégies ambitieuses :

    • création d’infrastructures numériques locales ;
    • valorisation des données produites sur le continent ;
    • développement de centres de calcul régionaux ;
    • soutien à la recherche africaine en IA ;
    • création de modèles de langage adaptés aux langues et cultures africaines.

    Ces initiatives visent à réduire les dépendances technologiques tout en renforçant les capacités d’innovation locales.

    une gouvernance pragmatique et progressive

    Contrairement aux idées reçues, les États africains n’ambitionnent pas de reproduire les modèles réglementaires européens. Leur approche consiste plutôt à renforcer progressivement les cadres juridiques existants, notamment en matière de protection des données, de cybersécurité et de télécommunications.

    Cette stratégie offre plusieurs avantages :

    • elle limite la création de nouvelles bureaucraties ;
    • elle permet une montée en compétence progressive des autorités ;
    • elle encourage l’innovation sans freiner l’émergence des écosystèmes locaux.

    Des pays comme le Kenya, le Rwanda, le Nigeria, l’Afrique du Sud ou le Maroc élaborent actuellement leurs propres feuilles de route en matière d’IA. Ces initiatives s’inscrivent dans une dynamique régionale, soutenue par l’Union africaine et les communautés économiques sous-régionales.

    cybersécurité et IA : des enjeux indissociables

    L’adoption massive de l’intelligence artificielle élargit considérablement la surface d’attaque des cybercriminels. Les organisations africaines font face à de nouvelles menaces :

    • attaques assistées par IA ;
    • phishing ultra-personnalisé ;
    • utilisation de deepfakes pour l’usurpation d’identité ;
    • automatisation des attaques contre les infrastructures critiques ;
    • empoisonnement des données ou attaques adversariales contre les modèles d’IA.

    Pourtant, l’IA représente aussi un outil puissant pour renforcer la cybersécurité. Les centres opérationnels de sécurité intègrent désormais des solutions d’analyse comportementale, de détection automatisée d’anomalies et de réponse aux incidents. Ces technologies aident à pallier le manque criant d’experts en cybersécurité sur le continent.

    Cette transition nécessite une gouvernance robuste, avec une attention particulière portée à la protection des données, à la sécurité des chaînes d’approvisionnement logicielles et à la conformité aux référentiels internationaux.

    vers une troisième voie pour la gouvernance mondiale de l’IA ?

    L’expérience africaine illustre une approche inédite de la gouvernance de l’IA : ni purement restrictive comme en Europe, ni totalement libérale comme aux États-Unis, mais centrée sur l’autonomie technologique et le développement socio-économique. Cette troisième voie pourrait inspirer d’autres régions du monde.

    Pour réussir, cette stratégie repose sur plusieurs piliers essentiels :

    • des infrastructures numériques performantes ;
    • le développement des compétences locales ;
    • un investissement massif dans la recherche ;
    • un renforcement des capacités de cybersécurité ;
    • l’émergence d’un écosystème capable de produire ses propres données et solutions technologiques.

    Si ces conditions sont réunies, l’Afrique pourrait non seulement accélérer sa transformation numérique, mais aussi contribuer à façonner une gouvernance mondiale de l’IA plus équilibrée, adaptée aux réalités des économies émergentes et fondée sur l’équité, la sécurité et l’innovation.

    Fadhel Ghajati
  • Dilemme des jeunes Togolais : l’exil, seul espoir face au chômage et à l’absence d’avenir

    Dilemme des jeunes Togolais : l’exil, seul espoir face au chômage et à l’absence d’avenir

    Pour une génération entière de Togolais, le choix s’est transformé en une épreuve insurmontable : tenter sa chance à l’étranger ou accepter de vivre dans un pays où les rêves s’éteignent avant même d’avoir été conçus. Cette souffrance quotidienne, partagée par des milliers de jeunes, rejaillit aujourd’hui sur l’image de l’ensemble des institutions, et singulièrement sur celle du président Faure Gnassingbé, au pouvoir depuis plus de deux décennies.

    Ce qui était autrefois une question d’opportunité est devenu, pour la majorité des jeunes du Togo, une question de survie. L’émigration n’est plus envisagée comme une option parmi d’autres, mais comme le seul projet viable dans un pays où l’État semble avoir renoncé à garantir un avenir à sa jeunesse. Cette rupture entre les aspirations des nouvelles générations et les réalités du terrain révèle un fossé croissant entre les citoyens et les responsables politiques, mais aussi une défiance profonde envers la capacité de l’administration à transformer les promesses en actions concrètes.

    Des diplômes inutiles et un marché du travail en décomposition

    Malgré les discours officiels célébrant les avancées économiques et les réformes structurelles, la réalité des jeunes actifs togolais contraste cruellement avec ces annonces. Les chiffres officiels, souvent salués pour leur optimisme, occultent une vérité bien plus crue : plus de sept jeunes sur dix évoluent dans l’économie informelle, contraints de survivre sans sécurité ni perspectives de carrière stables. Chaque année, les universités de Lomé et de Kara diplôment des milliers d’étudiants, mais les dispositifs censés les accompagner vers l’emploi – comme l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) ou la Coalition nationale pour l’emploi des jeunes (CNEJ) – peinent à répondre à une demande qui dépasse largement leurs moyens.

    Face à cette situation, des centaines de diplômés se retrouvent piégés dans des emplois précaires : conducteurs de zémidjans, vendeurs ambulants ou artisans du secteur informel. Leurs années d’études ne leur offrent plus aucune garantie, réduisant à néant des décennies d’efforts familiaux et collectifs. Ce gaspillage de capital humain n’est pas seulement une tragédie individuelle : il représente un frein majeur à la compétitivité, à l’innovation et à la croissance économique du pays. Les secteurs industriels et technologiques, incapables de créer des emplois qualifiés en nombre suffisant, ne parviennent pas à absorber cette main-d’œuvre diplômée, condamnant ainsi le Togo à une économie de survie plutôt qu’à un développement durable.

    Un système économique verrouillé par les privilèges et l’absence de mérite

    Au-delà de la précarité, c’est l’injustice structurelle qui ronge la confiance des jeunes Togolais. Les familles investissent des ressources considérables pour financer les études de leurs enfants, convaincues que le mérite ouvrira les portes d’un avenir stable. Pourtant, dans un système où l’accès au financement, aux marchés publics et aux opportunités entrepreneuriales dépend davantage des connexions politiques que des compétences, même les parcours académiques les plus brillants se heurtent à un mur invisible.

    Les dispositifs mis en place par l’État, comme le Fonds d’appui aux initiatives économiques des jeunes (FAIEJ), restent inaccessibles pour la majorité des jeunes entrepreneurs. Sans garanties financières ou sans appuis politiques, l’obtention d’un crédit relève du parcours du combattant. Les marchés publics, souvent attribués à des entreprises liées au parti au pouvoir, renforcent cette impression d’un système économique conçu pour quelques privilégiés. Pour les jeunes sans « piston », les portes de la réussite restent hermétiquement closes, transformant l’ambition en une source de frustration plutôt qu’en un moteur de progression.

    Cette réalité nourrit un découragement généralisé. Lorsque le mérite ne suffit plus, lorsque le travail acharné ne garantit aucune reconnaissance, comment espérer motiver une jeunesse à contribuer au développement national ? La disparition de l’égalité des chances ébranle les fondements mêmes du contrat social, poussant une partie croissante de la population à tourner le dos à ses responsabilités citoyennes.

    L’exode, une solution imposée par l’absence de perspectives

    Dans ce contexte, l’émigration n’est plus un choix, mais une nécessité. Les files d’attente devant les ambassades de France, les centres Campus France ou les agences d’immigration vers le Canada et les pays du Golfe s’allongent chaque jour. Les jeunes Togolais n’envisagent plus leur avenir au pays : ils cherchent désespérément à fuir.

    Cette fuite des talents prend une dimension particulièrement critique dans les secteurs de la santé et des technologies. Les hôpitaux togolais se vident de leurs médecins, infirmiers et spécialistes, tandis que les ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs préfèrent développer leurs projets à l’étranger. Ce départ massif prive le Togo de compétences essentielles à son développement, tout en enrichissant les économies étrangères qui bénéficient ainsi d’un capital humain formé aux frais du pays d’origine. Les familles togolaises, après avoir investi des années de sacrifices pour éduquer leurs enfants, voient leurs efforts profiter à d’autres nations.

    Ce paradoxe illustre l’échec d’un modèle économique incapable de retenir ses forces vives. Sans innovation, sans élites locales dynamiques, sans investissements étrangers attirés par un vivier de talents, le Togo risque de s’enfermer dans un cycle de déclin, où seule une minorité de privilégiés pourra prospérer.

    Une gouvernance figée qui étouffe toute alternative

    Le découragement économique est aggravé par une crise politique sans précédent. Les jeunes Togolais, qui aspiraient à un renouvellement générationnel au sommet de l’État, voient leurs espoirs s’effondrer avec la réforme constitutionnelle controversée de 2024. Cette modification, perçue comme une manœuvre destinée à prolonger indéfiniment le règne de Faure Gnassingbé sous un nouveau titre, a achevé de discréditer l’idée même d’alternance démocratique.

    Pour une partie de la jeunesse, le problème dépasse désormais la simple question économique. Elle considère que sans justice indépendante, sans État de droit renforcé et sans compétition politique réelle, les réformes économiques ne pourront jamais produire les effets escomptés. La conviction que l’avenir se trouve ailleurs s’impose comme une évidence, alimentant un désengagement progressif de la vie publique. Les jeunes renoncent à s’investir dans les partis politiques, les associations ou les initiatives citoyennes, convaincus que leur voix ne peut plus influencer les orientations nationales.

    Cette désaffection affaiblit la vitalité démocratique du pays et prive le Togo d’une énergie créatrice indispensable à son renouveau. Comment un État peut-il espérer se développer lorsque sa jeunesse, porteuse d’idées neuves et d’ambitions collectives, ne rêve plus que de quitter le territoire ?

    Un pays sans sa jeunesse : un avenir en péril

    Selon ses détracteurs, le bilan de vingt années de gouvernance sous la présidence de Faure Gnassingbé révèle une incapacité chronique à construire une économie inclusive. Les richesses produites profitent, selon eux, à une minorité, tandis qu’une majorité de la population reste plongée dans la précarité ou envisage l’exil. L’histoire économique des nations montre pourtant qu’aucune société ne peut prospérer durablement lorsque sa jeunesse considère l’émigration comme son unique horizon.

    Les pays qui réussissent sont ceux qui parviennent à retenir leurs talents, à encourager l’innovation et à offrir à chacun les mêmes chances de réussite. Tant que le Togo ne répondra pas aux défis du chômage, de la transparence, du climat des affaires et des aspirations démocratiques de sa population, il continuera de perdre ses forces vives. Les générations futures pourraient alors hériter d’un pays vidé de ses compétences, de ses ambitions et de son potentiel de développement.