crise au Sahel : quand le silence cache une urgence sécuritaire et politique
Le Sahel, autrefois sous les projecteurs, a disparu des radars médiatiques. Entre les conflits en Ukraine, la guerre Israël-Hamas et les tensions en République démocratique du Congo, l’attention mondiale s’est détournée de cette région d’Afrique. Pourtant, les crises qui la minent depuis plus d’une décennie s’aggravent, plongeant les populations dans une insécurité chronique et une instabilité politique croissante.
Les régimes militaires issus des récents coups d’État au Mali, au Niger et au Burkina Faso avaient promis de mettre fin à la menace jihadiste. Résultat ? Les groupes armés gagnent du terrain, multipliant les attaques meurtrières. Avec plus de 11 200 morts en 2024, le Sahel est désormais la région la plus touchée par la violence jihadiste au monde. Une situation aggravée par une dérive autoritaire sans précédent : restrictions des libertés, répression des opposants et contrôle accru des médias.
Cet article décrypte les évolutions récentes de cette crise multidimensionnelle, en se concentrant sur les trois pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Il met en lumière l’urgence d’un réengagement européen, malgré un contexte international complexe.
l’expansion jihadiste : une menace grandissante pour les populations
Il y a dix ans, le Sahel enregistrait le plus faible nombre de morts liées au terrorisme en Afrique. En 2024, la situation s’est inversée : le nombre de victimes a triplé depuis 2021, atteignant 11 200 morts. Une hausse brutale qui s’explique en partie par l’intensification des attaques jihadistes, notamment après les coups d’État entre 2020 et 2023. Les forces de sécurité locales et leurs alliés russes ont également causé la mort de plus de 2 430 civils en 2024, selon les rapports.
Les groupes armés, comme le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), ont adopté des tactiques plus audacieuses. Au Mali, ils ont mené des attaques simultanées contre une école de gendarmerie et l’aéroport militaire de Bamako en septembre 2024, causant plus de 70 morts parmi les forces de sécurité. Ces opérations, ciblant uniquement des objectifs militaires, visent à discréditer les régimes en place et à gagner le soutien des populations.
Au Burkina Faso, la situation est encore plus critique. Les jihadistes contrôlent désormais 60 % du territoire, et le nombre de victimes a augmenté de 68 % entre 2022 et 2023. L’attaque la plus meurtrière de l’histoire du pays a eu lieu en août 2024, faisant entre 130 et 600 morts. Les exactions des forces de sécurité, comme les exécutions sommaires et les mutilations de cadavres, aggravent encore la crise humanitaire.
Au Niger, la situation reste préoccupante. Depuis le coup d’État de 2023, les attaques jihadistes ont augmenté en intensité, ciblant aussi bien les civils que les forces de sécurité. En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes. La violence s’étend désormais aux zones urbaines, un phénomène inédit.
au Mali : entre échecs militaires et stratégies contestées
L’expulsion de la MINUSMA en 2023 a marqué un tournant. Le régime malien, soutenu par des troupes russes, tente de reconquérir le nord du pays, mais les résultats sont mitigés. La reprise de Kidal en octobre 2023, une ville sous contrôle rebelle depuis dix ans, n’a pas changé l’équilibre des forces. Une coopération ponctuelle entre le CSP-DPA et le JNIM a même abouti à une cuisante défaite des forces maliennes et de leurs alliés russes à Tinzaouaten en juillet 2024.
Les civils paient un lourd tribut. En juillet 2024, une attaque lors d’un mariage a fait 40 morts. En représailles, des frappes aériennes maliennes ont tué plus de 20 civils. Malgré cette dégradation, les Maliens conservent une confiance relative dans leurs forces armées, selon les sondages de 2024.
au Burkina Faso : une militarisation extrême de la société
Depuis le coup d’État de 2022, le Burkina Faso a basculé dans une spirale de violence. Les forces armées ont perdu le contrôle de 60 % du territoire, et les groupes jihadistes sont actifs dans 11 des 13 régions. Le régime du capitaine Traoré a choisi de mobiliser des civils armés, les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP), pour lutter contre les terroristes. Une stratégie dangereuse qui a intensifié les tensions ethniques et la violence intercommunautaire.
Les exactions des forces de sécurité et des VDP sont fréquentes. En février 2024, l’armée a exécuté sommairement 223 civils dans deux villages. En mars 2025, des miliciens ont massacré des civils peuls, faisant des dizaines de victimes. En représailles, le JNIM a attaqué un camp militaire, tuant plus de 30 soldats et VDP.
Avec plus de 2 millions de déplacés internes, le Burkina Faso est le pays le plus touché par la crise humanitaire dans la région.
au Niger : une insécurité qui s’étend
Bien que moins touché que ses voisins, le Niger voit sa situation se dégrader rapidement. Depuis le coup d’État de 2023, les attaques jihadistes ont augmenté en intensité. En 2024, les forces nigériennes ont tué trois fois plus de civils qu’en 2022. Les attaques contre les civils et les forces de sécurité se multiplient, avec des bilans humains de plus en plus lourds.
En mars 2025, l’État islamique au Grand Sahara a attaqué une mosquée, tuant 44 personnes. La violence s’étend désormais aux zones urbaines, un phénomène inédit dans la région.
des transitions politiques bloquées : l’autoritarisme en marche
Les régimes militaires de l’AES ont prolongé leurs calendriers de transition, modifiant les constitutions pour consolider leur pouvoir. Au Mali, la transition a été prolongée jusqu’en 2029, permettant au colonel Goïta de rester au pouvoir. Au Burkina Faso et au Niger, les dirigeants ont suivi la même voie, s’auto-promouvant au rang de général d’armée pour légitimer leur emprise sur le pouvoir.
Ces transitions prolongées permettent aux dirigeants de poser les bases d’une confédération AES, en rupture avec la CEDEAO. Avec cinq années de pouvoir garanties, ils peuvent nouer de nouveaux partenariats régionaux et internationaux, comme en témoigne le soutien récent de la Russie à la nouvelle force conjointe de l’AES.
la censure comme outil de contrôle politique
Faute de contrôler l’ensemble de leur territoire, les régimes militaires de l’AES ont renforcé leur emprise sur l’information. Les médias indépendants et étrangers sont suspendus ou interdits, les journalistes étrangers expulsés et les locaux réprimés. Les partis politiques et les organisations de la société civile sont suspendus ou placés sous haute surveillance.
Au Mali, RFI et France 24 ont été interdits, et des chaînes locales comme Joliba TV ont vu leur licence retirée. Au Burkina Faso, des journalistes étrangers ont été expulsés, et des médias comme RFI, France 24 et Jeune Afrique ont été suspendus. Au Niger, RFI et France 24 ont été suspendus dès le coup d’État de 2023, et les journalistes traitant de questions sécuritaires sont intimidés et emprisonnés.
Ces régimes utilisent la censure pour imposer leur version des faits. En octobre 2024, le gouvernement burkinabè affirmait contrôler 70 % du territoire, un chiffre en contradiction avec les rapports extérieurs estimant que les groupes jihadistes contrôlent le même pourcentage.
le Sahel : un enjeu qui dépasse les frontières africaines
Le silence médiatique autour du Sahel ne signifie pas stabilité, mais bien une aggravation des crises. L’expansion jihadiste, l’insécurité alimentaire et le nombre record de déplacés internes (plus de 3,1 millions en mars 2025) sont des défis qui auront des répercussions bien au-delà de la région.
L’Union européenne, confrontée à d’autres urgences, a réduit son engagement au Sahel. Pourtant, se désengager de cette région reviendrait à abandonner les populations locales et à laisser la porte ouverte à de nouveaux partenariats, comme celui entre la Russie et les juntes de l’AES.
Alors que l’UE réévalue son approche, il est urgent de clarifier ses priorités : que veut-elle faire ? Que peut-elle faire ? Et avec qui ? Une chose est sûre : dans un monde de plus en plus polarisé, renforcer les liens et les solidarités entre continents est essentiel pour faire face aux défis globaux.
