Espace civique au Burkina Faso : quand les libertés reculent

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Le Burkina Faso traverse une période critique pour ses libertés fondamentales. Ces derniers jours, l’arrestation de l’imam Mohamed Ishaq Kindo et la suspension définitive de l’Union générale des étudiants du Burkina Faso (UGEB) ont révélé l’ampleur des pressions exercées par le pouvoir militaire. Une semaine de tensions qui reflète une stratégie de plus en plus visible : museler toute contestation, qu’elle vienne des leaders religieux, des étudiants ou des syndicats.

Des partisans de l'AES brandissent un drapeau du Burkina Faso fait maison (archive de janvier 2024)

L’imam Kindo, figure critique disparue dans la nuit

Quelques heures avant la Tabaski, des habitants de Ouagadougou ont signalé l’enlèvement de l’imam Mohamed Ishaq Kindo par des individus encagoulés, identifiés comme des membres des forces de l’ordre. Une disparition qui a immédiatement suscité l’indignation, tant sa voix comptait dans le paysage religieux et politique du pays.

Ce religieux, connu pour son esprit critique, n’a jamais hésité à questionner certaines décisions gouvernementales, notamment un projet de loi controversé visant à réglementer les pratiques religieuses, y compris les prières en public. Son arrestation intervient dans un contexte où les autorités multiplient les restrictions sous couvert de sécurité.

Un profil unique, loin des clichés régionaux

Certains observateurs ont tenté de comparer l’imam Kindo à l’imam Mahmoud Dicko, figure emblématique du Mali. Pourtant, selon des analystes locaux, cette comparaison manque de pertinence. Newton Ahmed Barry, journaliste burkinabè en exil, précise :

« L’imam Kindo ne cherchait pas à jouer un rôle politique à l’image de Mahmoud Dicko. Il incarnait plutôt une veille citoyenne, attentif aux dérives sécuritaires et aux atteintes aux libertés, en tant que membre éminent de la Fédération des associations islamiques du Burkina (FAIB). »

Des réactions immédiates et une bataille de l’information

L’arrestation de l’imam a provoqué des mouvements de protestation spontanés. Des heurts ont éclaté, entraînant plusieurs blessés et des dizaines d’arrestations. La FAIB a multiplié les appels au calme, tandis qu’une vague de désinformation a submergé les réseaux sociaux : un faux communiqué annonçant sa mort a circulé avant d’être démenti par le procureur général. Des vidéos prétendument montrant des violences policières ont également été diffusées, mais des vérifications ont révélé des incohérences flagrantes, suggérant l’utilisation d’outils d’intelligence artificielle.

Parallèlement, des rumeurs persistantes évoquent le transfert de certains détenus vers des installations militaires, notamment à Kaya, dans la région du Centre-Nord.

L’UGEB suspendue : une nouvelle cible des autorités

Autre symbole fort de la restriction des libertés : la suspension pour trois mois renouvelables de l’UGEB, principale organisation étudiante du pays, fondée en 1960. Son président, Bazo Wilfried, et plusieurs de ses membres ont été placés en détention. Les accusations portées contre eux ? « Apologie du terrorisme » et « démoralisation des forces de sécurité », après des prises de position critiquant la gestion de la crise sécuritaire par le régime.

Mahamadou Idder Alghabid, secrétaire général adjoint de l’Alliance des démocrates du Sahel (ADS), dénonce une stratégie régionale :

« Accuser des étudiants désarmés d’apologie du terrorisme relève de l’absurdité. Pourtant, c’est devenu une habitude au Sahel : toute voix discordante est étouffée sous des accusations fallacieuses. Ces pratiques sont monnaie courante dans les trois pays dirigés par des juntes militaires. »

Une tendance inquiétante dans l’AES

Au Burkina Faso, mais aussi au Mali et au Niger, les défenseurs des droits humains alertent sur la dégradation progressive de l’espace civique. Dissolutions d’associations, pressions judiciaires et restrictions de la liberté d’expression se multiplient, brouillant les frontières entre contestation légitime et infraction pénale.

La peur comme outil de gouvernance ?

Newton Ahmed Barry analyse cette dynamique avec lucidité :

« La junte actuelle mise sur la terreur pour asseoir son pouvoir. Plus les citoyens ont peur, plus ils se soumettent. C’est une logique perverse : traumatiser la population pour mieux la contrôler et régner sans opposition. »

Une résistance qui persiste malgré les risques

Malgré les arrestations, les enlèvements et les violences, des voix continuent de s’élever, souvent depuis l’étranger. Mahamadou Idder Alghabid affirme :

« Nous savons que la bataille sera longue face à trois régimes militaires. Pourtant, chaque jour, nous gagnons du terrain tandis qu’ils perdent pied. Leur propagande a séduit au début, avec des promesses de souveraineté et de lutte contre l’impérialisme. Mais ces engagements ne sont que des illusions. Les Sahéliens réalisent peu à peu que ces putschistes ne tiennent pas leurs promesses. Ils abandonnent le navire. »

Appels à une mobilisation internationale

Les organisations de défense des droits humains insistent sur l’urgence d’agir. Ilaria Allegrozzi, chercheuse sur le Sahel à Human Rights Watch, met en garde :

« Il est crucial de soutenir les espaces d’expression et les initiatives citoyennes pacifiques. Les partenaires du Burkina Faso ne doivent pas céder à l’illusion que condamner la junte serait contre-productif. Le silence et l’ambiguïté ne font qu’alimenter les dérives autoritaires. »

Dénoncer l’inacceptable

Plus largement, la question de la légitimité des pouvoirs militaires reste entière. HRW rappelle avec force :

« Il faut avoir le courage de nommer les choses. Dénoncer sans ambiguïté les atteintes aux libertés et rappeler que le pouvoir confisqué par des putschistes ne peut devenir une norme acceptable. Les violations flagrantes des droits humains doivent être condamnées sans réserve. »