Dernière mise à jour : octobre 2024. Temps de lecture : 8 minutes.
En Afrique, l’influence du Kremlin s’appuie sur un réseau d’activistes, de médias et de partis locaux qui diffusent ses thèses. Parmi eux, Evgueni Prigojine – proche de Vladimir Poutine et financier du groupe Wagner – joue un rôle clé en finançant des associations relais comme l’Afric (Association pour la recherche libre et la coopération internationale).
L’Afric est dirigée depuis Maputo par José Matemulane, un universitaire mozambicain formé en psychologie. Ioulia Afanasieva, une associée de Prigojine, préside cette structure liée au réseau de l’oligarque russe. Grâce à elle, Moscou mène des opérations d’influence sur le continent africain.
L’Afric collabore avec plusieurs sites panafricanistes, dont Radio Révolution panafricaine et Afrique Média TV, pour diffuser des messages pro-russes et anti-français. Basée au Cameroun, cette chaîne appartient au groupe Afrique Média, dirigé par Justin B. Tagouh. Ce dernier s’est rendu à deux reprises à Sotchi, affirmant avoir rencontré Poutine.
- Le Camerounais Banda Kani, président du parti Nouveau mouvement populaire, y défend des positions pro-Kremlin virulentes dans le conflit ukrainien. Selon lui, Kiev est une « oligarchie criminelle », et Volodymyr Zelensky, son président, un « voyou ».
- Cette chaîne invite régulièrement Kemi Seba, un militant Franco-Béninois connu pour ses prises de position radicales contre la présence occidentale en Afrique.
Evgueni Prigojine, expert en désinformation et membre du premier cercle de Poutine, finance la nébuleuse Wagner. Il s’appuie sur des relais locaux comme l’Afric pour étendre son influence en Afrique.
Kemi Seba : de l’activisme anticolonial au rapprochement pro-Kremlin
Le fondateur de l’ONG Urgence panafricaniste s’est rapproché ces dernières années de Aleksandr Douguine, un nationaliste russe chantre d’un monde multipolaire et d’une idéologie anti-occidentale. Très influent dans l’entourage de Poutine, Douguine a reçu Kemi Seba en Russie dès 2017. L’activiste Franco-Béninois a de nouveau été reçu par le Kremlin début mars 2024.
- Lors de ce voyage à Moscou, il s’est entretenu avec Mikhaïl Bogdanov, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, chargé de l’Afrique et du Moyen-Orient.
- Il a également prononcé une conférence à l’Institut d’État des relations internationales.
En octobre 2020, sur la chaîne Vox Africa, Kemi Seba a expliqué avoir été invité par Evgueni Prigojine en Russie, au Soudan et en Libye. Cependant, il affirme avoir pris ses distances avec l’oligarque russe lorsque ce dernier lui a suggéré de passer à des actions violentes contre des symboles occidentaux, même si cela devait causer des dommages collatéraux en Afrique.
Malgré cette rupture apparente, Kemi Seba continue de multiplier les déclarations favorables aux thèses du Kremlin sur les réseaux sociaux et les médias africains.
Nathalie Yamb : la « dame de Sotchi » et son combat contre l’influence française
Proche de Kemi Seba, qui la qualifie de « grande sœur de lutte et de cœur », la Suissesse d’origine camerounaise Nathalie Yamb gravite dans le réseau de l’Afric. Elle s’est auto-proclamée la « dame de Sotchi » après sa participation remarquée au sommet Russie-Afrique de 2019.
Selon un rapport de l’ONG Free Russia Foundation, Nathalie Yamb a participé à une conférence organisée par l’Afric à Berlin en janvier 2020. Cet événement a été co-organisé avec la Fondation pour la protection des valeurs nationales, une structure également liée à Prigojine. Elle est dirigée par Alexander Malkevitch, un « journaliste » proche des services de renseignement russes.
- Depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, elle affiche clairement son soutien à l’armée russe.
- Elle a été expulsée de Côte d’Ivoire en décembre 2019 pour ses prises de position virulentes contre la France.
Nathalie Yamb est également membre du parti ivoirien Lider, dont le compte Twitter relaie régulièrement la propagande pro-russe depuis le début de la guerre en Ukraine.
Bien qu’il ait officiellement pris sa retraite politique et ne soit plus actif sur les réseaux sociaux, le fondateur du Lider, Mamadou Koulibaly, s’est rendu à Bamako en mars 2024 pour soutenir la junte malienne, elle-même pro-russe. Dans une interview à Vox Africa, il explique avoir répondu à l’invitation d’un mouvement de jeunes panafricanistes et avoir souhaité « violer l’embargo et soutenir les populations qui se battent pour affirmer leur souveraineté ».
Le rôle clé de Adama Diarra, alias « Ben le cerveau » au Mali
Au Mali, Adama Diarra dit « Ben le cerveau » est une figure centrale de la présence russe. Il est le porte-parole du mouvement Yerewolo – Debout sur les remparts, une association malienne pro-russe.
- En septembre 2021, alors que des rumeurs circulaient à Bamako concernant la signature d’un contrat entre Wagner et l’État malien, il a été le premier à confirmer qu’un tel accord était en négociation entre le palais présidentiel de Koulouba et le réseau de Prigojine.
- Depuis l’automne 2021, il est à l’origine de presque toutes les manifestations pro-russes organisées à Bamako.
« Cinquante experts militaires russes sont présents au Mali depuis plus d’un mois », avait précisé Adama Diarra, un fervent défenseur de la junte malienne et membre du Conseil national de transition (CNT). Ces spécialistes ont rendu une expertise militaire détaillée au gouvernement malien.
Les relais médiatiques de Wagner à Bangui
La galaxie de Prigojine s’étendu jusqu’à Bangui, en République centrafricaine. Là-bas, l’un des principaux relais médiatiques du Kremlin est Fred Krock, directeur de la radio Lengo Songo. Cette dernière serait entièrement financée par Lobaye Invest, une société minière liée à la nébuleuse Wagner en Centrafrique. Elle est initialement dirigée par Evgueni Khodotov, un fidèle de Prigojine.
Les articles de cette radio sont régulièrement mis en avant par l’agence de presse russe Ria Fan, un pilier de l’écosystème médiatique de l’oligarque proche de Poutine. Sur les ondes de Lengo Songo, les propos des principales figures de la présence russe à Bangui sont largement diffusés et repris, qu’il s’agisse de :
- L’ancien ambassadeur russe Vladimir Titorenko.
- L’ex-conseiller à la présidence centrafricaine Valeri Zakharov.
- Le sociologue russe Maksim Shugaley.
- Le patron de la Communauté des officiers pour la sécurité internationale (Cosi), Aleksandr Ivanov.
Cette radio est également utilisée par une partie de la société civile centrafricaine, notamment :
- Blaise Didacien Kossimatchi, membre de la plateforme « Galaxie nationale », très pro-Touadéra.
- Harouna Douamba, président de l’association « Aimons notre Afrique », financée par Lobaye Invest.
- Les deux hommes comptent parmi les organisateurs des manifestations pro-russes à Bangui.
L’Afrique du Sud n’échappe pas à cette dynamique. Les réseaux sociaux locaux relayent largement les positions pro-russes. Ainsi, le compte Twitter (plus de 200 000 abonnés) attribué à Duduzile Zuma-Sambudla, la fille de l’ex-président Jacob Zuma, a été le premier à populariser dans le pays le hashtag #istandwithrussia, partagé plusieurs centaines de milliers de fois depuis le début de la guerre en Ukraine.
La majorité des contenus associés à ce hashtag dénoncent l’influence de l’OTAN et l’impérialisme occidental en Afrique.
