L’AES en quête de crédibilité : entre souveraineté affichée et réalités sahéliennes

Écrit par

dans

,

Trois ans après les bouleversements politiques au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’Alliance des États du Sahel (AES) peine à concrétiser ses promesses d’autonomie et de prospérité. Si le discours souverainiste a séduit une frange de l’opinion publique, les résultats concrets se font toujours attendre.

Une souveraineté qui interroge

L’AES a érigé la rupture avec les partenaires traditionnels et la dénonciation des accords régionaux en piliers de sa stratégie. Pourtant, trois ans après sa création, les défis sécuritaires persistent, les économies restent sous tension et les populations attendent toujours des solutions tangibles. La souveraineté, telle que présentée par les nouvelles autorités, semble davantage se mesurer à l’aune des critiques formulées contre l’extérieur que par des avancées mesurables sur le terrain.

Une souveraineté digne de ce nom ne peut se limiter à la dénonciation d’accords ou au changement d’alliés. Elle exige des États capables d’assurer la sécurité de leurs citoyens, de stimuler l’emploi, d’attirer des investissements et de fournir des services publics efficaces. Or, sur ces critères, les réalisations restent limitées.

L’art de désigner des ennemis communs

Face à l’absence de résultats immédiats, la communication politique devient un outil central de légitimation. L’AES mise ainsi sur la désignation d’adversaires extérieurs pour mobiliser l’opinion. Parmi eux, la Côte d’Ivoire occupe une place récurrente, présentée comme un relais d’intérêts étrangers ou un acteur hostile.

Cette stratégie offre un avantage immédiat : elle permet de fédérer autour d’un ennemi commun. Pourtant, ses limites sont nombreuses. Elle détourne l’attention des vrais enjeux : l’insécurité chronique, le chômage des jeunes, la flambée des prix, les difficultés d’accès à l’éducation et à la santé, ainsi que l’état des infrastructures.

De plus, elle risque d’envenimer des relations diplomatiques déjà tendues, alors que les économies de la région sont profondément interconnectées. Enfin, elle peut restreindre l’espace démocratique en assimilant toute critique interne à une trahison.

Abidjan mise sur la stabilité et le dialogue

Face aux provocations verbales, la Côte d’Ivoire maintient une ligne diplomatique axée sur le dialogue et la continuité. Cette approche s’inscrit dans une tradition de médiation et de coopération, héritée de la politique de Félix Houphouët-Boigny, fondée sur la recherche du consensus et la stabilité régionale.

Malgré les tensions, Abidjan évite l’escalade, une position motivée autant par des impératifs diplomatiques que par des intérêts économiques. Le port d’Abidjan, principal hub commercial pour plusieurs États enclavés, joue un rôle stratégique dans les échanges régionaux. Des millions de ressortissants du Burkina Faso, du Mali et du Niger y vivent et y travaillent, créant une interdépendance difficile à rompre, quelle que soit la rhétorique politique.

Le coût caché des tensions diplomatiques

Les confrontations régionales ont un impact économique souvent sous-estimé. Les incertitudes politiques freinent les investissements, compliquent les échanges commerciaux et alourdissent les coûts logistiques. Pour des économies déjà fragilisées par l’insécurité, ces tensions aggravent les difficultés de financement, ralentissent la création d’emplois et freinent la croissance.

L’incertitude politique constitue un frein majeur pour les entreprises, notamment étrangères, qui hésitent à s’engager dans des environnements perçus comme instables. Dans un contexte où la sécurité et les infrastructures font défaut, les tensions diplomatiques ajoutent une couche supplémentaire de risques.

Les nouveaux partenaires : une solution miracle ?

L’AES mise également sur la diversification de ses alliances internationales, notamment un rapprochement accru avec la Russie. Si la souveraineté implique le droit de choisir ses partenaires, cette stratégie ne garantit pas pour autant des résultats concrets.

L’histoire montre qu’aucun partenaire extérieur ne peut, à lui seul, résoudre des problèmes structurels comme la faiblesse des institutions, le manque d’investissements productifs ou la pauvreté rurale. Le risque est de remplacer une dépendance par une autre, sans traiter les causes profondes des difficultés.

Une autonomie stratégique véritable repose avant tout sur le renforcement des institutions nationales, la formation des forces de sécurité, l’amélioration du climat des affaires, la diversification économique et l’investissement dans le capital humain.

Communication politique vs. résultats concrets

Les autorités de l’AES accordent une importance croissante à la communication autour de la souveraineté, de la résistance et de la reconquête nationale. Ces messages renforcent le sentiment patriotique, mais ils ne sauraient remplacer les attentes concrètes des populations.

Les citoyens jugent leurs dirigeants sur des critères tangibles : une sécurité durable, une baisse du coût de la vie, des emplois pour les jeunes, des écoles et des centres de santé fonctionnels, des infrastructures modernes et une croissance inclusive. À long terme, ce sont ces indicateurs qui pèseront davantage que les slogans ou les campagnes de communication.

Le Sahel a besoin de coopération, pas de divisions

Les défis de l’Afrique de l’Ouest terrorisme, criminalité transfrontalière, migrations, changement climatique, sécurité alimentaire et développement économique dépassent les frontières nationales. Aucun État ne peut les relever seul.

La coopération régionale reste un levier indispensable, qu’elle passe par des organisations existantes ou de nouveaux cadres de partenariat. Transformer des voisins comme la Côte d’Ivoire en adversaires permanents affaiblit une région déjà fragilisée par de multiples crises.

Conclusion : l’heure des choix

L’AES est née d’une volonté de rupture avec un modèle perçu comme inefficace. Cette ambition répond à des aspirations légitimes d’une partie des populations. Mais une rupture ne constitue pas une politique publique.

À terme, la crédibilité de l’Alliance sera jugée moins sur ses discours souverainistes que sur sa capacité à restaurer la sécurité, relancer l’économie, préserver les libertés et renforcer la coopération régionale. L’avenir du Sahel dépendra moins de la recherche de boucs émissaires que de la capacité de ses dirigeants à produire des résultats tangibles et à restaurer la confiance des citoyens.