Mauritanie : les ressorts d’une économie en transition

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La polémique autour du prix des carburants a eu un mérite inattendu : elle a forcé la politique économique mauritanienne à sortir de l’ombre. Des choix ont dû être justifiés, des chiffres rendus publics, des positions confrontées.

Dans une précédente analyse, j’avais abordé ce sujet. Aujourd’hui, je souhaite élargir le regard vers les fondamentaux de l’économie, les promesses du gaz et un filet social qui, selon les données les plus récentes, s’avère plus étendu qu’on ne l’imaginait.

Cohérence des politiques : l’ordre des décisions en question

Ma première contribution soulignait la légitimité du choix d’ajuster les prix tout en mettant en place des transferts ciblés. Mais elle relevait aussi que la Banque centrale pointait un excès de liquidités bancaires comme source d’inflation. Ce point mérite d’être approfondi.

L’économiste Sidi Mohamed Biya a formulé une nuance importante : face à un choc énergétique, la réponse la plus cohérente est celle qui a été suivie. D’un côté, la politique monétaire agit sur la demande et les anticipations d’inflation ; de l’autre, les transferts ciblés protègent le revenu réel sans alimenter la demande globale. Les transferts vers les ménages vulnérables ne créent pas la même pression inflationniste qu’une expansion budgétaire généralisée.

Le séquençage des décisions confirme cette approche. Les mesures sociales du gouvernement datent du 31 mars 2026, tandis que le relèvement du taux directeur est intervenu le 18 mai 2026. La Banque centrale a donc agi après l’arbitrage gouvernemental, non avant. Ce n’est pas un « on relâche, puis on resserre », mais l’inverse. La critique d’une incohérence séquentielle perd ainsi une partie de sa force.

Reste un angle mort : l’inflation mauritanienne n’est pas seulement importée via les carburants. Elle est aussi alimentée par un excès de liquidités dans le système bancaire, comme le reconnaît la Banque centrale. Ce deuxième moteur, intérieur, est distinct du débat sur les carburants. C’est sur la liquidité bancaire et la composition de la dépense publique que la critique économique retrouve ses bases les plus solides.

Le socle macroéconomique : des chiffres qui contrastent avec le récit de fragilité

Avant de conclure à la fragilité de l’économie mauritanienne, quelques repères objectifs s’imposent. La dette publique avoisine 42 % du PIB, jugée soutenable avec un risque de surendettement modéré. Les recettes publiques atteignent environ 22,5 % du PIB, en hausse grâce aux nouvelles mesures fiscales. Les réserves de change couvrent près de 6,4 mois d’importations, un niveau confortable. La croissance a été de 4,0 % en 2025, avec un rebond attendu en 2026 porté par le démarrage de la production gazière.

Ce tableau ne décrit pas une économie en rupture, mais une économie sous tension, avec des chantiers structurels encore ouverts.

Le gaz : une promesse qui ne garantit rien automatiquement

Fin 2024, le projet Greater Tortue Ahmeyim a livré son premier gaz. Les premières cargaisons de GNL ont suivi en 2025, et la production monte progressivement vers sa capacité nominale. La Mauritanie est désormais producteur de gaz. Ce n’est pas anodin.

Mais la rente n’est pas une transformation. Elle peut en financer une, à condition que les institutions s’en donnent les moyens. Routes, énergie accessible, écoles, justice, secteur privé productif : voilà ce que la rente peut acheter si elle est bien orientée. Un signal récent va dans ce sens : en mars 2026, la Banque centrale a annoncé un partenariat mobilisant environ 900 millions de dollars en financements islamiques pour les entreprises mauritaniennes. C’est un pas utile, mais le contenu local ne se décrète pas : il se construit par la formation, la sous-traitance encadrée et le temps.

La vraie souveraineté : stocks, règles, concurrence

La Mauritanie importe la quasi-totalité de ses carburants raffinés : environ 800 000 tonnes de gasoil et 125 000 tonnes d’essence par an. Ses capacités de stockage restent limitées, et sa logistique de distribution est concentrée entre quelques opérateurs. Cette dépendance a un coût en devises et une vulnérabilité réelle à chaque choc mondial.

La souveraineté qui mérite d’être discutée n’est pas une notion abstraite. C’est une résilience concrète : des stocks suffisants, des règles de concurrence transparentes, une capacité à surveiller les marges et à arbitrer entre opérateurs. Le gaz, en réduisant progressivement la facture énergétique pour l’électricité, allégera à terme la pression sur les réserves de change. Mais l’effet sur les carburants de transport ne sera ni immédiat ni direct.

Le social : des chiffres qui changent la donne

C’est ici que les informations les plus récentes obligent à réviser le cadrage initial du débat. Le 11 juin 2026, le Président de la République a rendu publics les chiffres de l’effort social en cours. Sur le seul poste du soutien aux prix de l’énergie, l’État avait déjà mobilisé l’équivalent de 4,06 milliards MRU. Ce montant devrait atteindre 13 milliards MRU d’ici la fin de l’année. Parallèlement, des aides alimentaires sont versées à 155 000 familles supplémentaires, et des transferts monétaires touchent 352 000 ménages à travers tout le pays, soit près de trois fois plus que les 124 000 initialement annoncés. Plus de 42 500 fonctionnaires civils et militaires, ainsi que 27 600 retraités, bénéficient d’un soutien exceptionnel. L’enveloppe totale des interventions sociales devrait dépasser 14,8 milliards MRU sur l’année en cours.

Ces chiffres éclairent trois points du débat. D’abord, la couverture réelle du dispositif : 352 000 ménages, c’est un effort significatif, comparable à la couverture du programme Tekavoul à pleine capacité. Le registre social national a démontré son utilité. Ensuite, la question du coût : le soutien aux prix de l’énergie (13 milliards MRU attendus en 2026) dépasse largement l’estimation du plafonnement pur présentée dans la première contribution (environ 5 milliards MRU pour le seul gasoil). Mais les deux chiffres ne sont pas directement comparables, car le périmètre est plus large. Enfin, la nature de l’approche retenue : une combinaison d’ajustement partiel des prix, de soutien sectoriel et de transferts ciblés multiples. Cette hybridation a un coût total qui dépasse probablement celui d’une option pure, mais c’est le prix d’un choix qui protège sans exposer brutalement les ménages.

Les prestations via Tekavoul et le registre social national demeurent modestes au regard des besoins réels. Le vrai chantier est de rendre ces transferts réguliers plutôt que ponctuels, et de revaloriser progressivement leur montant.

Les chantiers qui décideront de la suite

Le socle macroéconomique est solide. La rente gazière est en marche. Le filet social est réel et plus large qu’on ne le pensait. Ce qui manque encore, c’est la transformation : construire une économie capable de créer de la valeur au-delà de la rente et de la dépense publique.

Cela passe par l’investissement dans le capital humain, car aucune richesse naturelle ne remplace une école qui forme. Par la correction des déséquilibres régionaux, pour que la croissance profite à tout le pays, pas seulement à Nouakchott. Et par des institutions qui fonctionnent avec constance, au-delà des cycles politiques et économiques.

Conclusion

La première mission d’une économie est de gérer ses équilibres. La seconde, plus difficile, est de rendre la prospérité durable et partagée. Ces deux missions ne s’opposent pas, mais elles n’avancent pas au même rythme.

Le débat sur les carburants a eu une vertu : il a rappelé que protéger les plus vulnérables et tenir les comptes publics ne sont pas deux objectifs contradictoires. Ils exigent les mêmes instruments : la rigueur dans le ciblage, la régularité dans le versement, la transparence dans la dépense. Ce n’est pas une question de générosité, mais de méthode.

Une économie qui sait compter doit aussi savoir construire, et savoir qui elle protège.