Le Cameroun amorce une phase cruciale de sa modernisation administrative. À Yaoundé, les autorités cherchent à réunir 163 millions de dollars, soit environ 90 milliards de francs CFA, pour digitaliser les collectivités territoriales décentralisées (CTD). L’objectif est d’équiper communes et régions d’outils numériques afin d’améliorer la gestion des services publics locaux, dans un pays comptant plus de 360 communes et dix régions.
Un financement stratégique pour la décentralisation camerounaise
Ce besoin de financement fait suite au Code général des collectivités territoriales décentralisées adopté en 2019, un texte fondateur qui a redéfini la gouvernance locale. Depuis, le transfert de compétences vers les communes et régions s’est accéléré, mais les moyens techniques n’ont pas toujours suivi. La numérisation est perçue comme un levier pour combler cet écart entre des prérogatives élargies et des capacités opérationnelles encore hétérogènes.
Concrètement, les fonds recherchés doivent permettre la mise en place de plateformes de gestion administrative, la dématérialisation des actes d’état civil, l’informatisation des régies de recettes et la connexion des exécutifs municipaux aux systèmes d’information de l’État central. Pour des collectivités souvent confrontées à une faible mobilisation fiscale, l’enjeu est aussi budgétaire : un meilleur recouvrement via le numérique conditionne l’autonomie financière promise par la décentralisation.
Souveraineté numérique : un enjeu du projet
Le choix des partenaires techniques et financiers sera déterminant. Le Cameroun a multiplié ces dernières années les coopérations avec des bailleurs multilatéraux comme la Banque mondiale, la Banque africaine de développement ou l’Agence française de développement sur des projets de gouvernance électronique. Parallèlement, la Chine s’est imposée comme un fournisseur majeur d’infrastructures télécoms, notamment via le backbone national déployé en partenariat avec Huawei.
Pour un projet touchant aux données des citoyens et à la chaîne administrative locale, la question de l’hébergement souverain est cruciale. Le pays dispose d’un cadre légal sur la cybersécurité et la protection des données depuis 2010, mais son application opérationnelle reste perfectible. La numérisation des CTD impliquera de choisir entre solutions hébergées localement, recours au cloud d’opérateurs étrangers ou architectures hybrides, chaque option ayant des implications en termes de coût, de résilience et de contrôle.
Le contexte régional offre des points de comparaison. Le Rwanda a fait de l’Irembo une vitrine de la dématérialisation des services publics jusqu’au niveau des secteurs administratifs. Le Sénégal a engagé une stratégie similaire via sa Délégation générale à la transformation numérique. Le Bénin a mis en service un guichet unique des formalités administratives qui inspire plusieurs voisins d’Afrique centrale.
Au-delà du financement, des défis opérationnels
Mobiliser 163 millions USD ne garantit pas le succès du projet. La fracture numérique territoriale reste marquée au Cameroun, avec des zones rurales encore mal desservies par la fibre optique et la 4G. L’Agence de régulation des télécommunications (ART) et le ministère des Postes et Télécommunications devront coordonner le déploiement des services numériques communaux avec l’extension des infrastructures de connectivité, sous peine d’accentuer les inégalités entre métropoles et zones reculées.
La formation des agents communaux est un autre défi majeur. Sans personnel formé à l’utilisation des outils, à la maintenance de base et à la cybersécurité élémentaire, les investissements matériels risquent d’être inefficaces. Plusieurs partenaires techniques insistent désormais sur la nécessité de coupler les projets d’équipement avec des programmes de renforcement des capacités sur plusieurs années.
Enfin, le calendrier reste flou. Le gouvernement camerounais n’a pas encore communiqué d’échéancier précis pour la mobilisation des fonds ni de liste arrêtée des bailleurs sollicités. Le rythme effectif du chantier conditionnera la crédibilité de la décentralisation, présentée comme un axe majeur de la modernisation de l’État.
