Recensement 2024 et découpage électoral au Maroc : quand les villes pèsent plus lourd que les campagnes

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Recensement 2024 et découpage électoral au Maroc : un déséquilibre criant entre démographie et représentation

Le Maroc connaît une métamorphose démographique sans précédent. Avec un taux d’urbanisation dépassant désormais les 70 %, les résultats du Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2024) révèlent des écarts de représentativité électorale jamais observés. Explications.

Inscription sur les listes électorales pour les législatives 2026 au Maroc

Les chiffres du RGPH 2024 sont sans appel : sur les 36,8 millions d’habitants que compte le Royaume, près de 23,1 millions vivent désormais en milieu urbain, soit une progression de près de 2,7 millions en dix ans. À l’inverse, la population rurale stagne à 13,7 millions, avec une hausse anémique de seulement 300 000 âmes. Cette bascule s’accompagne d’une concentration démographique inédite : 71 % des Marocains se regroupent désormais dans cinq régions seulement, parmi lesquelles Grand Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra figurent en tête de liste.

Des disparités de représentativité qui défient l’équité électorale

Le découpage électoral actuel, hérité des années 1990, repose sur un compromis fragile entre deux logiques : l’adaptation démographique d’une part, et la garantie d’une représentation minimale pour les zones les moins peuplées d’autre part. Ce dernier principe impose un seuil plancher de deux sièges par province, quelle que soit sa densité. Résultat : des écarts de représentativité vertigineux.

Dans les provinces du Sud ou les zones rurales, un siège de député peut représenter un poids électoral colossal :

  • Aousserd : 2 992 habitants en âge de voter par siège
  • Tarfaya : 5 368 habitants par siège
  • Assa-Zag : 10 178 habitants par siège
  • Es-Semara : 19 712 habitants par siège
  • Boujdour : 20 185 habitants par siège

À l’opposé, les grandes métropoles et leurs périphéries surpeuplées affichent des ratios inversement proportionnels :

  • Tanger-Assilah : 213 980 habitants en âge de voter par siège
  • Ménara (Marrakech) : 176 256 habitants par siège
  • Sidi Bernoussi (Casablanca) : 174 501 habitants par siège
  • Nouaceur (Casablanca) : 155 172 habitants par siège
  • Inezgane-Aït Melloul : 151 978 habitants par siège

Cette asymétrie signifie qu’un vote dans une circonscription rurale comme Aousserd a un impact proportionnellement 70 fois supérieur à celui d’un bulletin déposé dans la périphérie de Casablanca.

L’exode des centres-villes vers les périphéries : un phénomène qui redistribue les cartes

Le RGPH 2024 met en lumière un mouvement de population sans précédent : l’exode des centres-villes historiques vers les communes limitrophes. À titre d’exemple, Casablanca-Anfa a perdu près d’un quart de sa population en dix ans, passant de 453 000 à 332 000 habitants. Pourtant, elle conserve toujours quatre sièges, soit un ratio de 68 707 habitants en âge de voter par député.

Dans le même temps, la province de Nouaceur, en pleine expansion, a vu sa population doubler pour atteindre 665 000 habitants. Avec seulement trois sièges attribués, son ratio s’élève à 155 172 habitants par siège — un déséquilibre qui illustre la fracture entre dynamisme urbain et inertie des découpages administratifs.

Les mêmes schémas se répètent ailleurs : à Rabat, les circonscriptions de Rabat-Océan et Rabat-Chellah, avec des ratios respectifs de 55 856 et 59 598 habitants par siège, contrastent avec la périphérie de Skhirat-Témara, qui affiche 141 832 habitants par siège.

Redécoupage électoral : un casse-tête politique et technique

Adapter la carte électorale aux réalités démographiques de 2024 implique des arbitrages politiques lourds de conséquences pour les élections législatives de 2026. Deux options s’offrent aux décideurs :

  • Rééquilibrer sans augmenter le nombre total de sièges : retirer des sièges aux zones en déclin démographique (comme Anfa ou certains quartiers de Rabat) pour les attribuer aux périphéries en expansion (Nouaceur, Skhirat-Témara). Cette approche renforcerait mécaniquement la compétition électorale dans les circonscriptions concernées, favorisant les grands partis dotés de moyens financiers et logistiques importants.
  • Maintenir les équilibres actuels : cette solution risquerait d’aggraver la distorsion entre le poids démographique réel et la représentativité politique, creusant le fossé entre villes et campagnes.

Le mécanisme du « plus fort reste » joue ici un rôle clé : un nombre élevé de sièges par circonscription facilite l’accès au Parlement pour les petites formations, tandis qu’un nombre réduit le rend plus sélectif. Un redécoupage mal maîtrisé pourrait donc favoriser ou pénaliser certains partis selon leur stratégie.

Abstention urbaine et ancrage rural : les paradoxes du vote marocain

Malgré l’urbanisation massive, une part significative des électeurs urbains conserve son inscription dans sa commune rurale d’origine. Ce phénomène explique les taux de participation exceptionnels observés dans les zones rurales, où ils dépassent parfois 90 %, contre des niveaux d’abstention records dans les métropoles (jusqu’à 70 % à 80 % dans certains quartiers de classe moyenne).

Les campagnes d’inscription et de révision des listes électorales, actuellement en cours, cherchent à corriger ces distorsions : actualisation des adresses des électeurs ayant migré vers les périphéries, correction des erreurs d’enregistrement, et assainissement du fichier électoral. Ces opérations sont cruciales pour garantir la fiabilité du scrutin du 23 septembre 2026.

Législatives 2026 : entre défis démographiques et stratégies politiques

Les données du RGPH 2024 dessinent un paysage électoral inédit, où se croisent enjeux démographiques et calculs politiques. Trois défis majeurs se dessinent :

  • La remobilisation de la classe moyenne urbaine : touchée par l’inflation et une perception d’exclusion des politiques sociales récentes, cette frange de la population s’était massivement abstenue en 2021. Son retour aux urnes en 2026 pourrait rebattre les cartes, que ce soit par un vote de protestation ou en faveur de nouvelles propositions.
  • L’adaptation des stratégies partisanes : les partis de la majorité (RNI, PAM, Istiqlal) devront défendre leur bilan économique dans un contexte post-inflationniste, tandis que l’opposition (notamment le PJD) tentera de capitaliser sur le mécontentement urbain pour reconquérir son électorat traditionnel.
  • Le dilemme du découpage électoral : concilier croissance urbaine, déclin des centres-villes et équité territoriale représente un exercice d’équilibriste. Si aucune révision officielle n’a encore été annoncée, les nouveaux chiffres de population imposent un débat inévitable.

En conclusion, le Maroc entre dans une phase charnière de son histoire électorale. Les législatives de 2026 s’annoncent comme un test grandeur nature pour une démocratie en pleine mutation, où la géographie électorale devra enfin épouser la réalité démographique du pays.