Sénégal : l’héritage anticolonial des confréries soufies, un puissant levier politique

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Politique
L’héritage anticolonial des confréries soufies redevient une arme politique
La jeunesse et la classe dirigeante redécouvrent le parcours de ces guides religieux à travers un prisme militant, voyant en eux les pionniers d’un modèle de développement 100% africain

Au Sénégal, où la laïcité de l’État coexiste avec une profonde influence des confréries soufies, la spiritualité et les enjeux politiques s’entremêlent étroitement. Les figures historiques de l’islam sénégalais sont désormais au cœur des discours souverainistes, ravivant un héritage anticolonial crucial pour la politique nationale.

Des personnalités politiques de premier plan, comme le président Bassirou Diomaye Faye et le président de l’Assemblée nationale Ousmane Sonko, puisent dans le passé de ces guides religieux. Leur objectif est de bâtir une identité nationale affranchie des influences extérieures, tout en s’assurant le soutien vital des khalifes généraux. Malgré des divergences récentes entre les deux hommes, leur convergence sur la nécessité de s’afficher aux côtés des dignitaires religieux est manifeste.

Quelques jours avant le Grand Magal, le chef de l’État s’est rendu à Touba pour rencontrer Serigne Mountakha Mbacké, le khalife général des mourides. Ousmane Sonko a effectué une démarche similaire peu après. Ces visites protocolaires soulignent l’immense pouvoir de ces leaders spirituels, qui continuent de représenter un pilier essentiel de la nation face aux turbulences politiques.

L’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba au cœur des revendications

Lors de son pèlerinage, Ousmane Sonko a clairement revendiqué l’héritage de Cheikh Ahmadou Bamba, le vénéré fondateur de la confrérie mouride, figure emblématique de la résistance pacifique face à la colonisation française. Le président de l’Assemblée nationale a établi un parallèle entre sa propre vision politique et le modèle prôné par le marabout, célèbre pour son refus des financements étrangers afin de garantir l’autonomie des communautés de croyants.

Un éveil nationaliste teinté de spiritualité

Cette réappropriation historique s’inscrit dans un mouvement intellectuel plus vaste, qui revisite le passé anticolonial des leaders religieux. De nombreux observateurs notent que les grandes figures de l’islam sénégalais sont de plus en plus perçues à travers un prisme anticolonial et politique. Ce mouvement ne se limite pas à Cheikh Ahmadou Bamba ; il englobe également El Hadj Oumar Tall, figure majeure de la tidjaniya, et Thierno Souleymane Baal, qui a instauré un État théocratique au XVIIIe siècle. Ces personnalités sont brandies par les militants souverainistes, notamment ceux du mouvement Frapp, comme des sources d’inspiration politique, bien que sans les sacraliser.

Cependant, ce récit national unificateur doit parfois faire face à la complexité de l’histoire. Certains chefs religieux ont, par le passé, contribué à l’enrôlement de tirailleurs pour le compte de la France. Une ambivalence que la jeunesse actuelle, dotée d’une plus grande autonomie de pensée, semble prête à explorer. L’objectif est d’intégrer ce panthéon religieux dans les programmes scolaires, tout en rendant compte de ces nuances, rappelant que certains de ces héros anticoloniaux sont aussi parfois considérés dans d’autres régions comme des conquérants violents.