L’hémicycle a frémi lorsque les déclarations sont tombées. Une députée a immédiatement exigé du ministre de l’Environnement la publication immédiate d’un accord controversé, une demande restée sans réponse jusqu’à présent. Mme Bazaïba, qui a occupé ce poste jusqu’en 2025 avant de devenir ministre d’État chargé des Affaires sociales, a rappelé les propos tenus par l’ancien président tchadien Idriss Déby Itno : « Si le Congo refuse de nous céder de l’eau, nous la prendrons par tous les moyens ! ». Ces mots résonnent d’autant plus après l’engagement militaire tchadien en Centrafrique sous couvert de la rébellion Seleka. Idriss Déby Itno a été tué en 2021 lors d’un affrontement, et son fils Mahamat Déby Itno a pris le relais, consolidant son pouvoir notamment grâce à une médiation conduite par Félix Tshisekedi, qui a valu à une artère majeure de N’Djamena d’être rebaptisée en son honneur.
En République Démocratique du Congo (RDC), une cellule de veille dédiée à la gestion des eaux a été créée en 2014 à l’Assemblée nationale. Composée alors d’une dizaine de députés, dont Eve Bazaïba, celle-ci dénonçait régulièrement « un complot international ourdi contre le pays, avec des complicités locales ». Pourtant, malgré son passage au ministère de l’Environnement, cette cellule n’a jamais produit le moindre rapport. Douze ans plus tard, Mahamat Idriss Déby invite Félix Tshisekedi à participer au Forum africain de l’eau à N’Djamena. Dans son discours, le président congolais a exposé cinq axes stratégiques pour relever les défis hydriques du continent :
- Une approche intégrée liant eau, agriculture, énergie, santé et infrastructures ;
- Un renforcement de la gouvernance via des institutions transparentes et une meilleure redevabilité ;
- Le développement de projets techniquement viables et financièrement attractifs pour attirer les investisseurs ;
- Le recours à des financements mixtes, publics, privés et internationaux ;
- L’utilisation de l’eau comme levier d’industrialisation, incluant la production locale d’équipements hydrauliques.
Félix Tshisekedi a souligné qu’« aucun État ne peut assurer seul sa sécurité hydrique », plaidant pour une coopération régionale afin de faire de l’eau une priorité politique. Bien que la RDC dispose d’un potentiel hydrique colossal, aucune confirmation n’a été apportée concernant d’éventuels transferts d’eau depuis le fleuve Congo. Pourtant, ses ambitions sont claires : porter d’ici 2035 le taux d’accès à l’eau potable à 60 %, celui de l’assainissement à 50 %, et garantir des infrastructures adaptées dans 80 % des écoles et centres de santé.
Mahamat Idriss Déby a présenté ce forum comme une opportunité pour l’Afrique de reprendre le contrôle de ses ressources hydriques en vue d’une prospérité collective. Les intentions tchadiennes sont sans ambiguïté, mais aucun autre membre de la Commission du bassin du lac Tchad — Cameroun, Niger ou Nigeria — n’a répondu présent. Ce lac, autrefois étendu sur 25 000 km² en 1964, ne couvre plus que 2 000 km² en 2024, avec des variations saisonnières limitées à 4 500 km². Seuls le Gabon, la Mauritanie et le Bénin étaient représentés aux côtés des deux chefs d’État.
Le boycott de la Commission interroge. En 2019, un ancien ministre des Affaires étrangères avait alerté sur des manœuvres visant à contourner les autorités congolaises. Un dirigeant d’ONG basé à Kisantu aurait signé au nom de la RDC des textes relatifs au transfert des eaux de l’Ubangi vers le lac Tchad, en marge de rencontres internationales organisées sans l’aval de Kinshasa. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte géopolitique tendu, où certains cercles évoquent même l’idée d’un « peuple non rentable », selon les propos du sociologue suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU.
En RDC, l’eau continue de s’écouler sans contrôle, des hauteurs de Mitwaba jusqu’à Banana. Comme le rappelle l’ancien sénateur et ministre Modeste Mutinga Mutuishayi dans son ouvrage « La République des Inconscients », « si l’eau est la vie, nos dirigeants n’ont pas encore saisi l’urgence d’agir avant que ne survienne un suicide collectif ».
