Pourquoi l’échec des mercenaires russes au Mali alimente un profond ressentiment
En annonçant son départ du Mali en début d’année, le groupe Wagner, ces mercenaires russes tristement célèbres, avait proclamé sur les réseaux sociaux que sa « mission était remplie ». Pourtant, après trois ans et demi d’opérations de contre-terrorisme et de contre-insurrection, le bilan est accablant : le Mali reste l’épicentre mondial du terrorisme, selon les observateurs.
Un rapport publié par The Sentry en août souligne les échecs répétés de Wagner, malgré ses prétentions à une expertise militaire et ses annonces de victoires. Le Kremlin a alors remplacé Wagner par l’Africa Corps, une force paramilitaire contrôlée directement par le ministère russe de la Défense. Selon le Timbuktu Institute, jusqu’à 80 % des membres de cette nouvelle unité seraient d’anciens combattants de Wagner.
Des méthodes brutales et une impunité qui nourrissent l’indignation
L’Africa Corps a hérité des pratiques controversées de Wagner, notamment des violations flagrantes des droits humains : assassinats extrajudiciaires, tortures et actes de violence sans discernement. Ces exactions, souvent commises en toute impunité, alimentent le mécontentement des populations locales et renforcent les milices djihadistes, qui exploitent ces griefs pour recruter.
Les témoignages recueillis par The Sentry auprès de militaires maliens, de responsables gouvernementaux et d’agents de renseignement révèlent une relation exécrable entre les soldats maliens et les mercenaires russes. Ces derniers sont accusés de ne pas respecter la chaîne de commandement, de saper la sécurité du pays et d’être responsables de pertes humaines et matérielles importantes.
Une stratégie contre-productive qui aggrave la crise sécuritaire
Les tactiques brutales de Wagner et leur approche incohérente en matière de lutte antiterroriste ont détruit toute confiance entre les forces de sécurité maliennes et les populations locales. Depuis leur arrivée, on constate une hausse alarmante des attaques contre les civils, souvent perpétrées par les forces maliennes et leurs milices alliées sous l’influence des mercenaires russes.
Les exactions des mercenaires incluent également des violences sexuelles et des massacres ciblant les civils, comme celui de Moura en 2022, où plus de 500 personnes ont été tuées, dont au moins 300 exécutées sommairement.
En 2023, des experts de l’Organisation des Nations unies ont demandé une enquête indépendante sur les violations graves des droits humains et les crimes de guerre potentiels commis au Mali par les forces gouvernementales et Wagner. Depuis 2021, ces experts reçoivent des rapports accablants : exécutions sommaires, charniers, tortures, viols et violences sexuelles. Pourtant, aucune enquête sérieuse n’a abouti au Mali.
La responsabilité des mercenaires dans l’escalade de la violence
Certains militaires des Forces armées maliennes (FAMa) imputent directement à Wagner la responsabilité du massacre de Moura. « Sans Wagner, il n’y aurait pas eu de Moura. Pas à une telle échelle, pas avec une telle durée, pas autant de morts », a déclaré l’un d’eux à The Sentry.
Les méthodes répressives des Russes ont également provoqué une augmentation du recrutement parmi les groupes armés, notamment les séparatistes touaregs et les terroristes affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Amadou Koufa, chef de la katiba Macina, a expliqué en 2024 à France24 que la brutalité des mercenaires avait incité les habitants à rejoindre la lutte « pour défendre leur religion, leur terre et leurs biens ».
Les attaques ciblant les civils, comme celles perpétrées lors de mariages ou d’enterrements à l’aide de drones, ainsi que la diffusion de vidéos montrant des mercenaires maltraitant des Touaregs, ont alimenté la colère et renforcé la propagande djihadiste.
Dans un rapport de janvier 2025, les chercheurs du Royal United Services Institute ont souligné que les chefs communautaires du centre du Mali dénonçaient l’incapacité permanente de Wagner à améliorer la situation locale.
Un échec militaire et une relation toxique entre Wagner et l’armée malienne
En juillet 2024, Wagner a subi un échec cuisant lorsque plusieurs groupes terroristes ont attaqué un important convoi de véhicules près du village de Tin Zaouatine, dans le nord-est du Mali. Les assaillants revendiquent la mort de 84 mercenaires russes et 47 soldats des FAMa.
Cette défaite a révélé une méfiance mutuelle croissante entre Wagner et les FAMa. Les survivants russes accusent les services de renseignement maliens d’avoir sous-estimé la menace et d’avoir abandonné leurs alliés en plein combat. En retour, les officiers maliens reprochent aux mercenaires de négliger les ordres, de s’emparer de leurs véhicules et de les traiter avec mépris, voire de manière raciste.
« Nous sommes passés de Charybde en Scylla », a résumé un officier malien de haut rang.
La colère a atteint son paroxysme en septembre 2024, lorsque des militants ont attaqué l’aéroport de Bamako, faisant plus de 100 morts. Des unités de Wagner étaient stationnées à proximité, mais elles n’ont réagi qu’après cinq heures d’inaction. « Si vous ne les payez pas, ils ne bougent pas », a témoigné un garde de l’aéroport auprès de The Sentry.
Un bilan accablant : l’échec stratégique de Wagner
Charles Cater, directeur des enquêtes de The Sentry, a tiré un bilan sans appel : « Les opérations de contre-terrorisme brutales et mal adaptées ont renforcé les alliances entre les groupes armés menaçant l’État, causé des pertes considérables à Wagner sur le terrain et accru le nombre de victimes civiles. En définitive, le déploiement de Wagner n’a servi ni le peuple malien, ni le gouvernement militaire, ni même le groupe mercenaire lui-même ».
Justyna Gudzowska, directrice exécutive de The Sentry, a tiré la sonnette d’alarme : « À mesure que Moscou étend son influence au Sahel sous la bannière de l’Africa Corps, il est crucial de comprendre que Wagner n’était ni une force invincible ni un partenaire économique fiable. L’exemple malien montre qu’il a échoué sur tous les plans, et cela devrait servir d’avertissement pour les autres pays africains envisageant de faire appel à l’Africa Corps ».
