Équilibre imparfait : la théorie politique d’Atanga Nji pour résoudre les conflits

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Le ministre Paul Atanga Nji vient de publier un ouvrage intitulé « Comprendre le sens de mon combat permanent pour le respect de la légalité républicaine ». Ce livre peut être perçu comme un hommage au conservatisme du pouvoir, une vitrine de sa contribution au maintien du régime ou encore un éloge de la sagesse du président Paul Biya. Au-delà de ces lectures, le texte apporte une contribution notable à la science politique et à la résolution des conflits grâce à la théorie de « l’équilibre imparfait », développée dans la postface.

La crise anglophone et la thèse de l’intégration réussie

Depuis 2016, les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest du Cameroun sont secouées par un conflit armé. Des groupes séparatistes y réclament la création d’une « République d’Ambazonie » par sécession. Leur discours s’appuie sur une marginalisation systémique des anglophones par la majorité francophone. Atanga Nji rejette cette analyse : il avance que les réalisations du régime dans ces deux régions, sa propre présence au sommet de l’État et celle de nombreux autres dirigeants anglophones (ministres, directeurs généraux d’entreprises publiques et privées) constituent une réfutation concrète des thèses séparatistes.

L’argument central est une démonstration par l’exemple. En tant qu’anglophone ayant gravi les échelons de l’État après une longue carrière dans le privé (banquier, expert financier), il incarne, avec d’autres, la preuve que la marginalisation est un mythe politiquement construit. Cette « thèse de l’intégration réussie » s’inscrit dans une stratégie plus large de contre-insurrection symbolique : la présence d’anglophones aux plus hautes responsabilités et les investissements publics dans les deux régions infirment l’idée de discrimination systémique.

La logique d’équilibre imparfait

La postface de l’ouvrage surprend le lecteur par le développement de ce que l’auteur appelle la « logique d’équilibre imparfait ». Ce principe est présenté comme un guide pour la gestion des conflits, des différends et des négociations. Il prolonge la réflexion présidentielle sur la paix et la sécurité internationales, notamment le discours de Paul Biya à la 72ᵉ session de l’Assemblée générale des Nations Unies, où il affirmait : « La quête de la paix nous concerne tous » et « Notre bien le plus précieux c’est la paix ».

Atanga Nji élève cette intuition au rang de paradigme théorique. Partant du constat que « toutes les guerres sont inutiles », il distingue la légitime défense de la guerre pour la guerre. Selon lui, une « guerre légitime » existe : celle menée contre le terrorisme par un gouvernement légitime.

La théorie de l’équilibre imparfait critique l’idéal du compromis parfait. Atanga Nji estime que rechercher un équilibre absolu ou une justice distributive totale dans les négociations est illusoire et contre-productif. Il écrit : « Pour mettre un terme à tous ces conflits, il faut faire des négociations et surtout des compromis. Il faut accepter la politique du juste milieu qui n’est pas forcément juste car il n’y a jamais de bon compromis. » Le compromis n’est pas une compromission ; si les belligérants le percevaient ainsi, les conflits armés ne prendraient jamais fin.

Quatre propositions structurantes

Première proposition : le juste milieu n’est pas toujours juste

« L’équilibre imparfait c’est un équilibre qui n’est pas toujours juste, mais qui permet de régler un conflit dans le sens d’équité et d’apaisement. Dans chaque négociation, le juste milieu n’est pas toujours juste, et l’équilibre recherché n’est pas toujours équilibré. » Cette proposition place l’équité processuelle (parvenir à un règlement) au-dessus de la justice substantielle (conformité à un idéal). L’équilibre imparfait est fonctionnel plutôt que normatif.

Deuxième proposition : le compromis comme renoncement réciproque

« Le sens du compromis implique parfois de se faire violence en acceptant de perdre quelque chose de très cher pour retrouver la paix ou résoudre une équation politique, économique ou sociale difficile. » Atanga Nji inscrit sa théorie dans une économie politique du don et du renoncement. La négociation n’est pas un marchandage équitable, mais un processus où chaque partie se sacrifie pour préserver l’ordre collectif. Cette dimension sacrificielle rapproche sa pensée du contractualisme hiérarchique plutôt que du contractualisme égalitaire de Rawls.

Troisième proposition : l’imperfection comme condition de la paix

« L’équilibre comporte des imperfections et il faut en tenir compte face à l’impasse dans les négociations. Dès lors qu’on accepte qu’il n’y a jamais de bon compromis et que le compromis n’est pas forcément la compromission mais le bon sens, on parvient à la logique du juste milieu pour mettre fin aux conflits. » Loin d’être un échec, l’imperfection de l’équilibre en fait la condition de possibilité de la résolution. Attendre un compromis parfait bloque tout ; accepter l’imperfection débloque les situations.

Quatrième proposition : universalité de la logique

« Dans les négociations, il ne faut pas trop prendre et il ne faut pas tout donner. Il faut désormais intégrer la logique d’équilibre imparfait dans les négociations internationales à tous les niveaux, quel que soit le sujet, afin que le monde soit plus paisible, moins égoïste et moins dangereux. […] Cette logique peut être perçue comme un guide de l’Humanité, valable à tous les niveaux de la vie. » Atanga Nji élève ainsi sa théorie au rang de principe universel de gouvernance.

Application à la crise anglophone

La pertinence de cette théorie apparaît lorsqu’on relie les deux registres de la pensée de l’auteur. Selon Atanga Nji, la thèse de la marginalisation anglophone relève d’une attente irréaliste d’équilibre parfait : l’égalité numérique (les deux régions anglophones ne représentent pas un quart de la population camerounaise ni une superficie justifiant une parité), la parité stricte (illusoire sur la seule base de la langue du colonisateur), et la symétrie institutionnelle entre communautés linguistiques (dangereuse pour la cohésion nationale). Or, un tel équilibre est impossible dans une société composite comme le Cameroun, avec ses quatre aires culturelles. Il serait indésirable car il figerait les identités et paralyserait la décision politique, compromettant l’unité nationale.

L’« équilibre imparfait » permet de penser une cohabitation asymétrique mais pacifiée : les anglophones n’ont pas une représentation proportionnelle stricte, mais ils occupent des postes clés ; ils ne bénéficient pas d’un fédéralisme pur, mais ils participent à la direction de l’État. Cette « équité dans l’inégalité » constitue, selon l’auteur, le seul horizon réaliste pour le Cameroun.

Portée heuristique et conclusion

La force de cette théorie est de rendre compte finement des processus réels de négociation politique, où les acteurs acceptent des solutions sous-optimales pour préserver l’ordre social. Elle rejoint les travaux sur les « équilibres de Nash » imparfaits et les analyses de Jon Elster sur la rationalité du renoncement. Elle offre également un cadre pour comprendre la stabilité relative du régime camerounais malgré des tensions structurelles : le pouvoir de Paul Biya excelle dans la gestion d’équilibres imparfaits, satisfaisant partiellement sans jamais exclure totalement.

L’ouvrage de Paul Atanga Nji constitue un document politique d’une richesse exceptionnelle pour le chercheur en sciences politiques africaines. Il offre une fenêtre sur le discours du pouvoir camerounais à l’ère du Renouveau national, les mécanismes de légitimation d’un régime en tension avec ses marges, et la manière dont les élites anglophones intégrées négocient leur double appartenance communautaire et étatique.