Les régions du nord et du centre du Mali ne subissent plus seulement des attaques isolées. Elles vivent désormais sous le joug d’une guerre permanente, où chaque déplacement devient un risque et chaque infrastructure un objectif. Les récentes offensives menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA) contre des postes militaires, des convois logistiques et des axes routiers révèlent une mutation majeure de leur stratégie.
Des groupes armés qui visent l’asphyxie plutôt que la conquête
L’objectif n’est plus de s’emparer de villes ou de camps fortifiés, mais de déstabiliser l’autorité de l’État malien en rendant son territoire ingouvernable. Les attaques répétées contre les routes et les convois militaires illustrent cette nouvelle approche : il s’agit de priver les autorités de Bamako de toute capacité à maintenir une présence administrative, économique ou sécuritaire en dehors des grandes agglomérations.
Cette tactique repose sur un constat simple : dans un pays fragilisé par des années de crises politiques, économiques et sécuritaires, l’usure est plus efficace qu’une bataille rangée. Les groupes armés dispersent ainsi les forces de l’État, augmentent ses dépenses militaires et entretiennent un climat d’insécurité permanente. Le résultat ? Une fatigue collective qui mine la cohésion nationale : lassitude des populations, épuisement des troupes, effritement des services publics.
Les routes, nouvelles frontières de la souveraineté malienne
Le pouvoir militaire au Mali a érigé le rétablissement de la sécurité en pilier de sa légitimité. Après le départ des forces françaises et l’arrivée de coopérations militaires étrangères, Bamako a mis en avant un retour à la souveraineté. Pourtant, cette souveraineté ne se mesure pas seulement à l’aune des opérations armées. Elle se juge aussi à la capacité de l’État à assurer la continuité territoriale, économique et administrative.
Or, malgré l’intensification des opérations militaires, certaines zones rurales voient leur fragmentation s’aggraver. Les forces de sécurité peinent à reconstruire une administration durable : écoles fermées, centres de santé inexistants, justice locale absente, routes impraticables. Ce vide crée un terreau propice aux systèmes parallèles – des réseaux de protection, d’arbitrage ou de survie qui échappent totalement au contrôle de l’État.
Un conflit sahélien qui dépasse les frontières du Mali
La crise malienne s’inscrit dans une dynamique régionale. Le Sahel est devenu un espace de recomposition rapide des acteurs armés, des alliances locales et des circuits économiques informels. Les frontières poreuses entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger facilitent la mobilité des groupes armés, mais les réponses étatiques restent cloisonnées. L’alliance du G5 Sahel, bien que censée renforcer la coopération, n’a pas permis d’éviter l’isolement du Mali face à la montée en puissance du JNIM et du FLA.
Cette asymétrie joue en faveur des groupes armés, capables de s’adapter rapidement. Le JNIM, par exemple, mise sur sa flexibilité territoriale et ses ancrages locaux pour imposer un coût sécuritaire élevé aux États. Son objectif n’est pas forcément de contrôler l’ensemble des zones traversées, mais d’empêcher durablement les institutions de fonctionner normalement.
Au-delà du tout-militaire : le défi de la légitimité étatique
Réduire la crise malienne à une simple confrontation militaire serait une erreur. Les racines du conflit sont bien plus profondes : abandon étatique, conflits fonciers, rivalités communautaires, pauvreté structurelle. Ces facteurs créent des zones de vulnérabilité que les groupes djihadistes exploitent habilement, sans toujours les avoir générées.
Le véritable enjeu pour le Mali réside donc dans sa capacité à reconstruire une légitimité étatique dans les territoires où l’État n’apparaît plus que sous la forme d’une présence militaire intermittente. L’avenir du pays ne se jouera pas dans une bataille décisive unique, mais dans la reconstruction d’une administration stable, capable de rétablir des services publics, des infrastructures et des liens sociaux durables.
Car une guerre d’usure ne détruit pas uniquement des positions militaires. Elle érode les routes, l’économie, les institutions, les relations sociales et, à terme, l’idée même d’un territoire gouverné.
Mourad Ighil
