Un contexte politique bouleversé au Burkina Faso
La transition politique au Burkina Faso a débuté dans un climat d’incertitude, marqué par des décisions controversées et des institutions de transition mises en place dans l’urgence. Après le départ précipité de l’ancien président Blaise Compaoré, le pays a dû composer avec une Constitution suspendue et une Assemblée Nationale dissoute, plongeant la nation dans une période de profonde remise en question.
Le rôle ambigu des militaires dans la transition
L’irruption des uniformes kaki sur la scène publique a rapidement fait craindre une junte militaire. Le lieutenant-colonel Isaac Zida, issu du Régiment de la Sécurité Présidentielle (RSP), a pris les rênes du pouvoir, suscitant méfiance et suspicions. Les officiers burkinabés ont dû composer avec les menaces de l’Union Africaine et les pressions de la CEDEAO, dont les chefs d’État comme John Dramani Mahama (Ghana), Goodluck Jonathan (Nigeria) et Macky Sall (Sénégal) ont œuvré pour éviter une crise prolongée.
Une solution de compromis : la Charte de la Transition
Face aux risques d’isolement et d’impopularité, l’armée a finalement accepté un compromis formalisé dans la Charte de la Transition. Celle-ci prévoit un Président civil à la tête de l’Exécutif, tandis que les militaires conservent une influence majeure sur le gouvernement. Un Conseil National de Transition (CNT) de 90 membres, incluant des représentants de l’armée, de la société civile et des partis d’opposition, a été créé pour légitimer cette transition.
Un comité de désignation, composé d’une vingtaine de membres, a eu pour mission de proposer une short-list de cinq personnalités pour le poste de Président de la Transition. Parmi les candidats retenus :
- Newton Ahmed Barry et Chériff Sy Moumina, deux journalistes connus pour leur opposition à l’ancien régime ;
- Michel Kafando, diplomate retraité ayant représenté le Burkina Faso à l’ONU ;
- Joséphine Ouédraogo, ancienne ministre et figure de la société civile ;
- Mgr Paul Ouédraogo, archevêque de Bobo Dioulasso, qui a finalement décliné la proposition.
Un choix stratégique : Michel Kafando à la tête de l’État
Le diplomate Michel Kafando a été élu Président de la Transition, cumulant également le poste de ministre des Affaires Étrangères. Son expérience internationale et son profil consensuel ont rassuré les partenaires internationaux, notamment les États-Unis et les capitales européennes, qui ont rapidement réagi à l’évolution de la situation. Son double rôle a permis de simplifier les échanges diplomatiques et d’éviter les blocages avec les autorités régionales.
L’investiture de Michel Kafando a été marquée par la présence de nombreux chefs d’État africains, dont ceux du Ghana, du Togo, du Bénin, du Mali et du Niger, ainsi que de la Mauritanie, en tant que représentante de l’Union Africaine. Cette mobilisation a été perçue comme un signe de réhabilitation du Burkina Faso sur la scène internationale.
Une transition sous haute surveillance internationale
Malgré l’adoption d’une Constitution de transition, les États-Unis ont maintenu leur position : ils refusent de collaborer avec un dirigeant non élu au suffrage universel. Le Burkina Faso, désormais sous la surveillance accrue de Washington, a dû composer avec cette réalité géopolitique. Les avions de reconnaissance américains sont restés stationnés à Ouagadougou, soulignant l’importance stratégique du pays dans la lutte contre le terrorisme au Sahel.
Une répartition des postes ministériels sous tension
Sur les 26 postes ministériels, l’armée a obtenu quatre postes clés :
- Isaac Zida, Premier ministre et ministre de la Défense ;
- Auguste Denise Barry, colonel, ministre de l’Administration Territoriale, de la Décentralisation et de la Sécurité (MATDS) ;
- David Kabré, colonel, ministre des Sports ;
- Boubacar Ba, ministre des Mines et de l’Énergie.
La société civile et l’opposition ont obtenu des postes symboliques, comme Joséphine Ouédraogo au ministère de la Justice ou Augustin Loada à la Fonction Publique. Cependant, des tensions persistent, notamment après le limogeage de Adama Sagnon, nommé puis contraint à la démission en raison de son rôle controversé dans l’affaire Norbert Zongo.
Les défis de la transition : réconciliation et réformes
Dès décembre, Michel Kafando a signé un décret créant la Commission de la Réconciliation Nationale et des Réformes (CRNR), chargée de mener un travail de mémoire sur les violations des droits humains et les crimes du passé. Parmi les premières mesures :
- L’autorisation d’enquêtes pour identifier les restes de Thomas Sankara, assassiné en 1987 ;
- L’ouverture du dossier de l’assassinat de Thomas Sankara, avec une possible demande d’extradition de Blaise Compaoré au Maroc.
Le Premier ministre Isaac Zida a également annoncé la réforme de l’armée, une priorité pour le nouveau régime. Le général Gilbert Diendéré, proche de l’ancien président, a été démis de ses fonctions et remplacé par le commandant Théophile Nikièma.
Les risques d’une justice transitionnelle trop hâtive
La question de la réconciliation nationale divise. Certains estiment que la priorité doit être donnée aux élections transparentes, tandis que d’autres poussent pour une justice transitionnelle rapide. Les limogeages de dirigeants proches de l’ancien régime, comme Jean-Baptiste Bérehoundougou (SONABHY) et Jean Christophe Ilboudo (SONABEL), ainsi que l’hommage rendu aux victimes des manifestations d’octobre 2014, montrent une volonté d’apaisement. Cependant, des figures comme Gilbert Noël Ouédraogo (ADF-RDA) ont également fait des gestes symboliques pour tourner la page.
Vers des élections transparentes : quelles perspectives ?
Avec la mise en place des institutions, la période de transition touche à sa fin. Les partis politiques et les candidats se préparent désormais pour les élections de 2015. Le Conseil National de Transition (CNT) a élu Chériff Sy Moumina à sa présidence, tandis que des figures de l’opposition, comme Newton Ahmed Barry, restent en lice. La question de la participation des anciens responsables du régime de Blaise Compaoré aux prochaines élections reste un sujet de débat.
La transition politique au Burkina Faso a été marquée par des compromis fragiles et des tensions persistantes. Alors que le pays tente de tourner la page de décennies de régime autoritaire, les défis à venir restent nombreux : réformes institutionnelles, réconciliation nationale et préparation des élections. La communauté internationale, quant à elle, continue de surveiller de près l’évolution de la situation.