
Depuis son départ de la Primature, Ousmane Sonko a profondément remodelé son discours. Plus posé, plus nuancé, moins provocateur, le leader de Pastef endosse désormais le costume d’homme de paix et tente d’effacer son image de va-t-en-guerre.
« Pastef est devenu un parti mature. » C’est par cette déclaration, prononcée il y a quelques jours à Diamniadio lors du congrès du parti, qu’Ousmane Sonko a invité ses militants les plus virulents à modérer leurs interventions sur la place publique. « Il faut revoir notre manière de parler, parce que nous sommes suivis par tout le monde, y compris des chefs religieux, des pères de famille… Les quolibets, les insultes, les injures, tout cela ne nous grandit pas », a-t-il lancé devant une foule acquise à sa cause. Conscient de devoir montrer l’exemple, l’ancien Premier ministre se montre bien plus mesuré dans ses sorties récentes. Sur sa page Facebook, le journaliste Sidy Diop s’interroge sur cette mutation : « L’entretien accordé par Ousmane Sonko à France 24 et RFI amorce-t-il une métamorphose ? »
Selon l’analyste, l’ex-chef du gouvernement n’a pas simplement défendu son bilan ou commenté sa rupture avec le président Bassirou Diomaye Faye. « Il a surtout dessiné les contours d’un nouveau personnage politique. Un homme qui entend désormais exercer le pouvoir autrement, du perchoir de l’Assemblée nationale, en transformant une destitution en nouvelle rampe de lancement », souligne-t-il.
Habituellement très combatif, Ousmane Sonko a considérablement adouci son ton depuis son départ de l’Exécutif. Le journaliste du Soleil se demande : « L’homme des meetings serait-il en train de devenir l’homme des équilibres ? Le tribun se muerait-il progressivement en arbitre ? Cette transformation serait-elle une maturation politique ou une simple étape sur le chemin de 2029 ? » Les réponses, comme le dit M. Diop, appartiennent à l’avenir.
Les contradictions et nuances dans le discours
Une certitude demeure : le leader de Pastef n’est pas un modèle de constance. Capable de tenir un discours le matin et de se contredire le soir, tout dépend de l’objectif et de l’auditoire. Face aux médias français, il s’est montré particulièrement posé, pesant chaque mot. Là où il était auparavant très tranché sur des sujets comme la restructuration de la dette, il se veut désormais plus nuancé. Interrogé sur sa position si l’exécutif décidait de restructurer la dette, il répond : « Nous ne sommes pas dans des positions, dans l’absolu, figées. Nous examinerons avec lucidité la situation. »
Le plus important, selon lui, c’est ce qui sera mis sur la table. « Une restructuration sauvage, nous n’en avons pas voulu. En tant que Premier ministre, je m’y suis toujours opposé parce que les conditions ne l’exigeaient pas… En tant que Premier ministre sortant, je sais que nous vivons une tension assez particulière. Nous apprécierons, nous ne sommes pas là pour entraver. Mais si des solutions ne vont pas dans l’intérêt du Sénégal, nous ne les accepterons pas », ajoute-t-il. Et lorsque la journaliste lui rappelle ses déclarations antérieures demandant l’annulation de la dette, Sonko rétropédale d’abord avant de se perdre dans ses explications : « Vous parlez de dette odieuse. Je l’ai utilisé une ou deux fois. C’est toute une procédure. » Il enchaîne de manière confuse : « Je n’avais pas tous les leviers. Quand je parlais à certaines occasions, c’était en tant que chef de parti qui donne son opinion. N’oubliez pas non plus que j’étais simple Premier ministre. Et les pouvoirs du Premier ministre sont extrêmement limités dans ce pays. » À la question de savoir s’il en avait discuté avec le Président, il rétorque : « On n’en a jamais discuté. On a toujours été en phase au sujet de la dette. Jusqu’à notre dernière discussion. Il a réaffirmé que la position n’a pas changé. » Puis il revient en arrière pour assumer sa position sur la dette odieuse : « Cette dette est effectivement pour partie odieuse. Il faut du courage politique pour porter ce débat. En tant qu’homme politique, j’ai eu à le dire à plusieurs reprises. J’espère que l’exécutif actuel prendra ses responsabilités pour aller dans ce sens et discuter pour l’annulation d’une partie de la dette… »
La journaliste le coupe alors pour lui demander pourquoi il n’a pas agi quand il était Premier ministre. Sonko, laconique : « Ça a été proposé, ça a été proposé. » Notons que la dernière fois qu’il a parlé de dette odieuse, c’était le 22 mai dernier à l’Assemblée nationale, lors des questions d’actualité, en tant que Premier ministre, non en tant que chef de parti.
Pour une rare fois, le président de l’Assemblée nationale parle de « restructuration sauvage ». Il s’était jusqu’alors limité à rejeter catégoriquement toute idée de restructuration. Qu’a donc changé ? Le leader cache-t-il son jeu ? La question mérite d’être posée.
Sur l’homosexualité, Ousmane Sonko se montre plus précis. Il assume ses positions, mais rappelle que l’incrimination de ce délit existe depuis l’époque de Senghor et que des arrestations ont eu lieu avant Pastef. Il justifie son action avec des arguments qui semblent contredire sa communication passée. Réagissant aux interrogations des journalistes, il déclare : « Là, les arrestations sont intervenues avant le vote de la loi portant durcissement. C’est parti de deux choses : la pratique de l’homosexualité associée à la transmission volontaire du VIH. La presse occidentale semble vouloir occulter ce deuxième aspect qui est extrêmement important. » Or, quelques jours plus tôt à l’Hémicycle, il rapportait des échanges avec un ministre où il assumait pleinement la traque : « L’autre jour, j’ai discuté avec un de mes ministres. Il disait : oui, l’objectif est de casser la chaîne de transmission du VIH. Je lui ai dit non. L’objectif principal, c’est de mettre un terme à la prolifération du phénomène », fulminait-il. Propos largement repris par ses adversaires.
L’apôtre de la paix
Sur un autre registre, en parlant du président Bassirou Diomaye Faye, le leader de Pastef évite les déclarations incendiaires. Il récuse même le mot « trahison », estimant qu’il appartient à l’affection et à la morale. Sonko veut désormais incarner le « politiquement correct ». Il nie toute querelle avec le chef de l’État, évoquant simplement des divergences politiques.
Ce changement de stratégie de communication, Ousmane Sonko en avait posé les bases à Diamniadio. Pour lui, Pastef, désormais un parti mature, doit être exemplaire en tout : « Pastef est un parti d’idées, un parti de science, un parti de programme… Montrez que vous êtes une jeunesse bien formée, une jeunesse intellectuelle, une jeunesse intelligente, une jeunesse citoyenne. Ne cédez pas à la provocation. La seule stratégie qui leur reste, c’est de faire en sorte que ce qui s’est passé en 2021-2024 soit réédité… » Selon lui, le camp adverse, manquant de légitimité, veut les pousser dans la rue pour les présenter comme un parti belliqueux. « Ne tombez pas dans ce piège », prévenait-il.