Le Burkina Faso s’engage dans une réforme ambitieuse des programmes d’histoire-géographie, visant à « décoloniser » les contenus enseignés. Mais cette initiative, bien que nécessaire, soulève une question cruciale : comment éviter que ce virage ne devienne un piège, enfermant les élèves dans une vision tronquée de leur propre histoire ? L’enjeu dépasse largement la simple correction des récits dominants. Il s’agit de construire une transmission intelligente et équilibrée, capable de concilier la reconnaissance des injustices passées et la richesse d’un héritage africain souvent minimisé.
Une réforme nécessaire, mais sous conditions
La volonté de réécrire les manuels scolaires pour y intégrer davantage d’histoire africaine et de figures longtemps ignorées est un signal fort. Elle répond à une nécessité : combler les lacunes d’un enseignement qui a trop souvent réduit le passé du continent à ses rapports conflictuels avec l’Occident. Pourtant, cette démarche risque de se transformer en illusion si elle se limite à remplacer un récit par un autre, sans offrir aux élèves les clés pour comprendre la complexité des sociétés et des époques.
Le Burkina Faso doit donc veiller à ce que cette réforme ne devienne pas une nouvelle forme d’endoctrinement. L’histoire ne se résume pas à une série de conflits, de résistances ou de souffrances. Elle est aussi faite de civilisations florissantes, d’échanges culturels, de progrès scientifiques et de transformations sociales. Transmettre cette pluralité est essentiel pour éviter de réduire les générations futures à une lecture partiale de leur propre héritage.
L’équilibre, clé d’une mémoire apaisée
Pour éviter les écueils d’une réforme biaisée, le pays pourrait s’inspirer des bonnes pratiques observées ailleurs en Afrique. En Côte d’Ivoire, par exemple, l’enseignement de l’histoire accorde une place centrale aux empires africains précoloniaux, tout en intégrant les dynamiques régionales et internationales qui ont façonné le continent. Cette approche permet aux élèves de situer leur propre histoire dans un contexte global, sans tomber dans le piège d’une narration exclusive ou partialisée.
Trois principes devraient guider cette réforme au Burkina Faso :
- Ne pas nier les injustices : les crimes de la colonisation, les résistances africaines et les responsabilités historiques doivent être enseignés avec clarté et précision.
- Valoriser les civilisations africaines : les empires du Mossi, les royaumes du Sahel, les avancées scientifiques et culturelles de l’Afrique précoloniale méritent une place de choix.
- Éviter les oppositions stériles : l’histoire ne doit pas être un champ de bataille où s’affrontent des récits incompatibles. Elle doit être un outil pour comprendre le monde, et non pour le diviser.
Le défi de la complexité
Une réforme scolaire réussie ne peut se contenter d’ajouter ou de retrancher des chapitres aux manuels. Elle doit offrir aux élèves les moyens de penser par eux-mêmes. Cela implique de leur présenter des sources variées, des interprétations divergentes et des contextes historiques riches. Par exemple, étudier la colonisation sans ignorer les dynamiques internes des sociétés africaines de l’époque permet de comprendre les mécanismes de domination, mais aussi les résistances et les adaptations qui ont jalonné l’histoire du continent.
Il est également crucial d’aborder les contradictions et les conflits internes des sociétés africaines, sans quoi l’enseignement risque de donner une image idéalisée et irréaliste du passé. Une histoire complète est une histoire qui assume ses zones d’ombre : les guerres entre royaumes, les inégalités sociales, les trahisons politiques… Ces éléments ne discréditent pas l’héritage africain ; au contraire, ils en révèlent la profondeur et la complexité.
Former des citoyens, pas des victimes
L’objectif ultime de cette réforme est de doter les jeunes Burkinabè des outils nécessaires pour appréhender leur passé avec lucidité. Une mémoire apaisée ne signifie pas une mémoire édulcorée. Elle signifie une mémoire qui reconnaît les blessures, mais qui permet aussi de regarder vers l’avenir avec ambition et confiance.
Pour y parvenir, le Burkina Faso doit éviter deux pièges :
- Le piège de la victimisation : présenter les populations africaines comme des victimes passives de l’histoire revient à nier leur agency, leur capacité à agir, à innover et à façonner leur destin. Les résistants à la colonisation, les bâtisseurs d’empire et les penseurs africains doivent être mis en avant pour inspirer les générations futures.
- Le piège de l’isolement : une histoire qui s’enferme dans un récit nationaliste ou panafricaniste exclusif prive les élèves de la richesse des échanges interculturels. L’histoire du Burkina Faso est aussi celle de ses voisins, de l’Afrique et du monde. La comprendre dans son ensemble permet de saisir les enjeux contemporains avec plus de précision.
Un héritage à transmettre, pas à instrumentaliser
Au-delà des débats sur les manuels scolaires, cette réforme interroge une question plus large : quel pays le Burkina Faso souhaite-t-il construire pour demain ? Une nation ancrée dans un passé conflictuel et rancunier, ou une société capable de tirer les leçons de son histoire pour construire un avenir plus juste et plus unifié ?
La réponse réside dans la manière dont cette réforme sera menée. Si elle se contente de remplacer un dogme par un autre, elle échouera à atteindre ses objectifs. En revanche, si elle offre aux élèves les moyens de comprendre, critiquer et débattre de leur passé, elle pourra contribuer à former des citoyens éclairés, fiers de leur histoire mais aussi ouverts sur le monde.
Le vrai tournant ne réside pas dans la réécriture des manuels, mais dans la manière dont cette réécriture sera perçue et vécue par les générations actuelles et futures. Une mémoire apaisée est une mémoire qui assume ses ombres, mais qui célèbre aussi ses lumières.