Bénin : le basculement stratégique vers un financement durable à grande échelle

Le Bénin amorce un tournant décisif. Après une croissance de 8,1 % en 2025, le pays ne se contente plus de résultats économiques solides : il change de braquet pour financer la prochaine étape de sa transformation. L’enjeu est clair — mobiliser davantage de capitaux, et surtout les orienter autrement.

Lire à voix haute10 min

Un besoin de financement colossal pour la transformation structurelle

Une économie en pleine mutation exige des ressources sur plusieurs années. D’après la Banque africaine de développement, le Bénin devra mobiliser environ 2,43 milliards de dollars par an jusqu’en 2030 pour accélérer sa transformation structurelle. Routes, énergie, usines, entreprises agricoles, services numériques, infrastructures d’eau : les besoins sont immenses et ne peuvent pas être couverts par un seul canal de financement.

Les fonds publics restent essentiels, mais ils ne suffiront pas. Banques, investisseurs privés, marchés financiers et partenaires au développement ont tous un rôle à jouer. La question centrale devient donc : comment faire converger ces différentes ressources vers les projets qui comptent réellement pour l’économie béninoise ?

Des outils déjà expérimentés et un virage amorcé

Le Bénin a déjà commencé à répondre à cette question. Ces dernières années, il a testé plusieurs formes de financement durable et engagé des réformes pour mieux orienter les capitaux vers le développement et le climat.

Les obligations ODD : une première africaine en 2021

Le premier signal fort remonte à 2021, avec une émission de 500 millions d’euros d’obligations ODD. Particularité : les ressources levées étaient exclusivement destinées à des dépenses contribuant aux Objectifs de Développement Durable. En juillet 2021, le Bénin devenait ainsi le premier État africain à réaliser une émission internationale d’Eurobond ODD.

En juin 2023, le pays a poursuivi cette dynamique avec une mobilisation de 350 millions d’euros auprès de Deutsche Bank pour financer des dépenses à forte sensibilité aux ODD. Ces opérations prouvent qu’il est possible de relier directement les financements de marché à des objectifs de développement précis.

Le cadre de financement vert : cap sur septembre 2025

Le pays a ensuite élargi son approche au financement vert. En septembre 2025, le gouvernement a lancé son Cadre de Financement Vert. Ce dispositif permet d’identifier les projets éligibles aux financements verts : énergies renouvelables, transports propres, gestion de l’eau, biodiversité, efficacité énergétique et adaptation au changement climatique figurent parmi les secteurs concernés.

La taxonomie climatique : des critères pour y voir clair

Autre chantier de fond : la taxonomie climatique. Derrière ce terme technique se cache une idée simple — définir des critères pour déterminer quelles activités économiques sont réellement favorables à la transition climatique. Selon le FMI, le Bénin a finalisé la structure, la méthode et les règles de gouvernance de cette taxonomie. Des critères ont déjà été fixés pour plusieurs secteurs, dont l’énergie, l’agriculture, les déchets et les forêts. Deux arrêtés ont officialisé ce travail en janvier 2026.

Ces différents chantiers montrent que le financement durable n’est plus une idée neuve pour le Bénin. Le pays dispose désormais d’expériences concrètes sur lesquelles s’appuyer.

Attirer les capitaux privés : le prochain levier décisif

La question suivante est celle de l’investissement privé. Les besoins sont considérables et les ressources publiques ne peuvent pas, à elles seules, couvrir tous les projets. Mais attirer un investisseur privé n’est pas toujours simple. Certains projets, utiles pour la population et l’économie, présentent des risques élevés ou mettent plusieurs années avant de devenir rentables.

C’est précisément là que la finance mixte entre en jeu. Son principe : associer des ressources publiques ou apportées par des partenaires au développement à des capitaux privés. Ces premières ressources peuvent réduire certains risques et rendre un projet plus attractif pour les investisseurs.

Le Bénin travaille déjà dans cette direction. La Banque africaine de développement, les Climate Investment Funds et Canada Climate Action accompagnent la mise en place du Benin Green Investments Vehicle. Ce mécanisme doit contribuer à mobiliser des financements pour le secteur privé et soutenir les investissements liés à la transition verte.

D’autres actions vont dans le même sens. Avec l’appui de la Banque mondiale, du Global Green Growth Institute et de la BOAD, le Bénin planche sur une plateforme destinée à faciliter l’accès des banques et des institutions de microfinance aux financements climatiques. L’objectif : favoriser les investissements de long terme des petites et moyennes entreprises.

Cette question est essentielle. Une entreprise qui veut installer des équipements solaires, réduire sa consommation d’énergie ou adapter ses activités aux effets du climat doit pouvoir accéder à des ressources adaptées. La finance durable ne doit donc pas rester l’apanage des grandes opérations sur les marchés internationaux. Elle doit aussi atteindre les entreprises qui produisent, investissent et créent des emplois au Bénin.

La finance climatique : un levier de développement à part entière

Le changement climatique ajoute une dimension supplémentaire aux besoins de financement. Le Bénin doit continuer à investir dans son économie tout en protégeant ses infrastructures, son agriculture, ses ressources en eau et ses activités contre les risques climatiques.

Le gouvernement a engagé plusieurs actions dans ce domaine. En juillet 2024, il a organisé à Cotonou, avec la Banque mondiale et le FMI, une table ronde consacrée au financement climatique. Cette démarche a conduit à un cadre de coopération réunissant notamment le gouvernement, la Banque mondiale, la BAD, la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures et le Fonds OPEP.

L’objectif : mieux coordonner les réformes et mobiliser davantage de financements publics et privés pour les priorités climatiques du pays. Parmi les outils envisagés figurent les obligations vertes, la finance mixte et les mécanismes de l’Article 6 de l’Accord de Paris. Le Fonds OPEP a notamment annoncé un engagement de 30 millions d’euros dans ce cadre.

Le financement climatique touche des secteurs très concrets. Il peut servir à développer les énergies renouvelables, renforcer la gestion de l’eau, améliorer la résilience de l’agriculture ou accompagner les entreprises qui souhaitent réduire leur consommation d’énergie.

Le gouvernement a également avancé sur la gestion des risques climatiques dans l’agriculture. Selon le FMI, un dispositif national d’assurance agricole a été établi après une phase pilote ayant bénéficié à plus de 100 000 producteurs de riz, de coton et d’élevage. Le dispositif doit progressivement être étendu à d’autres productions et à environ 200 000 agriculteurs. Ces exemples montrent que la finance climatique peut aller bien au-delà des grands projets d’infrastructures. Elle peut aussi protéger les revenus, soutenir les entreprises et réduire les risques auxquels font face les producteurs.

Passer à l’échelle : le véritable tournant des prochaines années

Le Bénin dispose donc aujourd’hui de plusieurs outils. Les obligations ODD relient les financements aux objectifs de développement. Le financement vert oriente les ressources vers des projets environnementaux. La taxonomie climatique donne des repères aux investisseurs. La finance mixte cherche à attirer davantage de capitaux privés. Les mécanismes de financement climatique aident à répondre aux risques liés au changement climatique.

La prochaine étape sera de faire fonctionner ces outils ensemble et surtout de les utiliser pour financer davantage de projets. C’est là que se joue une partie importante du débat. Le sujet n’est plus seulement de trouver des fonds. Il faut aussi savoir quel financement convient à chaque projet, comment partager les risques et comment s’assurer que les ressources mobilisées produisent les résultats attendus.

Le Bénin a déjà engagé cette évolution. Le tournant à venir sera celui du passage à une plus grande échelle. Faire en sorte que les nouveaux outils de finance durable ne restent pas limités à quelques opérations, mais qu’ils contribuent davantage au financement des entreprises, des infrastructures, de l’emploi et de la transition écologique.

La croissance crée une dynamique. La manière dont le pays mobilisera et orientera les capitaux dans les prochaines années déterminera la capacité de cette croissance à produire davantage de valeur, à réduire l’extrême pauvreté — l’une des priorités du Gouvernement — et à accélérer le développement durable.

Abonnez-vous au fluxAjoutez nos flux à votre lecteur RSS préféré