Une célébration officielle qui masque des conséquences profondes
L’entretien du 27 septembre 2026 du capitaine Ibrahim Traoré, à l’occasion de ses quatre années à la tête du Burkina Faso, a mis en avant les succès revendiqués par le pouvoir : opérations militaires, reconquête de territoires, équipements et initiatives économiques. Pourtant, derrière ce discours, les répercussions pour les citoyens et l’économie du pays demeurent considérables et souvent ignorées.
Un bilan national ne saurait se limiter à la parole de ceux qui gouvernent. Il doit être mesuré à l’aune de la vie quotidienne des populations, de leurs souffrances et de leurs attentes.
Déplacements massifs : le fardeau humain et économique
La question sécuritaire reste centrale. Quatre ans après l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré, combien de Burkinabè peuvent réellement vivre chez eux en sécurité ? La crise des déplacements forcés continue de s’aggraver. À la fin de 2025, le HCR recensait 2 062 534 personnes déplacées internes, soit plus de deux millions de Burkinabè ayant fui leur foyer. En incluant les réfugiés et demandeurs d’asile, le total des personnes déplacées de force dépassait 2,1 millions.
Cette crise déborde les frontières. En Côte d’Ivoire voisine, environ 82 000 réfugiés burkinabè étaient enregistrés en juin 2026, sur un total de 93 200 réfugiés et demandeurs d’asile accueillis. Dans un camp du nord de la Côte d’Ivoire, j’ai pu constater l’ampleur des souffrances : familles séparées, enfants privés d’école, agriculteurs déracinés. Ces réalités pèsent lourdement sur l’économie locale et sur les perspectives d’avenir de toute une génération.
Une zone dite « reconquise » ne peut être considérée comme sécurisée tant que les habitants ne peuvent pas y retourner durablement, cultiver leurs terres, scolariser leurs enfants et accéder aux soins sans craindre une nouvelle attaque. Un territoire repris sur une carte n’est pas nécessairement un territoire redevenu vivable.
Restrictions des libertés : un coût pour la démocratie et le développement
L’espace critique se réduit dangereusement. En 2026, Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté des restrictions visant journalistes, organisations de la société civile et voix dissidentes. HRW a notamment rapporté la dissolution de 118 organisations de la société civile et continue d’exiger des explications sur le sort du journaliste Serge Oulon.
Ces accusations doivent être examinées au cas par cas, mais le principe demeure : critiquer un gouvernement ne revient pas à s’opposer à son pays. La sécurité nationale ne devrait pas servir de prétexte pour faire taire toute contradiction. Un journaliste qui enquête, un citoyen qui interroge une décision ou une organisation qui documente une situation ne sont pas des ennemis de la nation. Le gouvernement n’est pas le pays.
Le véritable bilan : celui du peuple
Ibrahim Traoré peut vanter ses réalisations, et ses partisans peuvent y voir des avancées. Ces éléments doivent être évalués sur la base de faits vérifiables. Mais le bilan doit aussi prendre en compte les déplacés, les réfugiés, les familles endeuillées, les villages abandonnés et tous ceux qui vivent dans l’incertitude.
Après quatre années de pouvoir, les questions essentielles demeurent : combien de Burkinabè peuvent vivre chez eux ? Combien peuvent travailler leurs terres ? Combien peuvent scolariser leurs enfants en sécurité ? Combien ont dû chercher refuge dans les pays voisins ? Et surtout, combien peuvent critiquer librement ceux qui les gouvernent ?
Un véritable bilan ne devrait pas redouter ces questions. Car face à des dizaines de milliers de Burkinabè réfugiés en Côte d’Ivoire et à plus de deux millions de déplacés internes, il ne suffit pas de présenter des chiffres, des discours et des images de réalisations pour décréter que tout va bien. Le véritable bilan se mesure aussi dans la vie de ceux qui ont tout perdu.
On ne libère pas un peuple en le réduisant au silence. On le libère lorsqu’il peut vivre en sécurité, parler librement et demander des comptes à ceux qui exercent le pouvoir.