Depuis seize mois, Alger tentait de gérer une crise diplomatique sans précédent avec Bamako. Pourtant, en quelques semaines seulement, les autorités algériennes ont opéré un virage spectaculaire : rétablissement des relations avec le Mali, réouverture de l’espace aérien nigérien et livraison d’équipements militaires à Niamey. Derrière cette stratégie de rapprochement, une seule obsession : éviter que le Maroc ne consolide son emprise économique et politique sur le Sahel, où Rabat multiplie les initiatives depuis plusieurs années.
Le Mali et le Niger, deux piliers de l’Alliance des États du Sahel (AES), sont désormais au cœur d’une bataille d’influence où l’Algérie cherche à reprendre l’ascendant. Après quinze mois de relations gelées avec Bamako, Alger a finalement rétabli ses liens diplomatiques avec le Mali le 10 juillet, en ordonnant le retour de son ambassadeur à Bamako. Dans le même temps, le gouvernement malien annonçait le retour de son représentant à Alger ainsi que la réouverture de son espace aérien aux aéronefs algériens, civils et militaires. Cette normalisation, saluée par un rapprochement politique inédit entre Abdelmadjid Tebboune et Assimi Goïta, s’inscrit dans une volonté de reconstruire une influence régionale mise à mal par des années de tensions.
Le virage algérien s’est accéléré début août, lorsque le premier ministre malien, Abdoulaye Maïga, a évoqué une «convergence totale de vues» avec Alger, notamment sur le respect de la souveraineté des États et la non-ingérence. Pour l’Algérie, ce rapprochement dépasse largement la simple restauration de relations bilatérales : il s’agit de regagner une place centrale dans les discussions sur la sécurité et l’avenir politique du Sahel occidental, un rôle qu’elle avait progressivement perdu face à la montée en puissance d’autres acteurs.
Le Niger, quant à lui, incarne désormais la nouvelle approche algérienne, combinant sécurité, énergie et coopération économique. Le 9 août, Alger a livré quatre hélicoptères aux forces nigériennes : deux Mi-24V d’attaque et deux Mi-171 de transport, accompagnés de munitions et de matériel de maintenance. Peu après, le premier ministre algérien s’est rendu à Niamey pour lancer le forage du puits Kafra Sud-Est 1, tandis que Sonatrach et la Sonidep annonçaient la première commercialisation conjointe du pétrole nigérien. Ces gestes concrets marquent un tournant dans la stratégie algérienne, où l’influence se construit désormais à travers des engagements tangibles plutôt que des déclarations d’intention.
La rivalité algéro-marocaine au Sahel : une bataille pour l’influence
L’accélération du rapprochement algérien intervient dans un contexte régional en pleine mutation. Les trois pays de l’AES (Mali, Niger, Burkina Faso) ont rompu avec plusieurs partenaires traditionnels, multiplié les coopérations avec la Russie et développé leurs propres mécanismes diplomatiques et militaires. Cette recomposition a créé une opportunité pour Alger, qui cherche à retrouver sa place historique au sud de ses frontières, tout en redoutant que le Maroc n’en profite pour étendre son emprise.
Contrairement à Alger, qui mise sur une diplomatie économique et sécuritaire, Rabat a adopté une stratégie plus globale, associant investissements, infrastructures, formation religieuse et ouverture vers l’Atlantique. Cette approche a permis au Maroc de tisser un réseau d’interdépendances durables avec les capitales sahéliennes, là où l’Algérie, malgré sa puissance militaire et son poids énergétique, peine à convertir ces atouts en influence politique durable. Comme le soulignent les observateurs, Alger semble désormais engagée dans une contre-offensive, visant moins à conquérir de nouveaux espaces qu’à empêcher son voisin de transformer ses propres reculs en gains stratégiques.
Le Mali et le Niger, laboratoires d’une nouvelle diplomatie algérienne
La normalisation avec le Mali constitue l’un des tournants majeurs de l’année pour Alger. Après une crise ouverte en 2024, marquée par la destruction d’un drone malien près de Tinzaouaten et des accusations croisées d’agression, les deux pays ont finalement décidé de tourner la page. Le retour des ambassadeurs et la réouverture de l’espace aérien symbolisent cette volonté de dépasser les tensions passées, même si les causes profondes de la rupture – notamment la question de la souveraineté – restent entières.
Avec le Niger, Alger a franchi un cap supplémentaire en combinant aide militaire et partenariats énergétiques. Dès mars 2025, la deuxième session de la commission mixte algéro-nigérienne avait acté une relance des projets pétroliers et la signature d’accords dans les domaines de la santé, des transports et des infrastructures. Les deux gouvernements avaient alors qualifié leurs relations de «stratégiques et irréversibles», une formule qui prend aujourd’hui tout son sens avec la livraison d’hélicoptères, le lancement du forage Kafra Sud-Est 1 et la première commercialisation conjointe du pétrole nigérien.
Cette stratégie répond à une double contrainte : géographique, car l’Algérie partage de longues frontières avec le Mali et le Niger, et géopolitique, car elle doit désormais rivaliser avec les initiatives marocaines pour conserver une place centrale dans le Sahel. Le gazoduc transsaharien, les projets pétroliers et les équipements militaires forment désormais les piliers d’une diplomatie algérienne qui cherche à passer de la théorie à la pratique.
Une reconquête fragile face à une avance marocaine difficile à combler
Le défi pour Alger est de taille : le Maroc a déjà pris une longueur d’avance, et plusieurs de ses avancées sont précisément celles que l’Algérie n’a pas su empêcher. Le Mali a retiré sa reconnaissance de la RASD en avril 2025 et s’est aligné sur le plan d’autonomie proposé par Rabat pour le Sahara occidental. Parallèlement, les trois pays de l’AES ont progressivement renforcé leurs liens avec le royaume chérifien, transformant cette rivalité en une bataille pour rallier les capitales africaines à leur vision respective du conflit sahraoui.
Pour Alger, la reconquête en cours reste fragile. Si le Niger et le Mali offrent des opportunités concrètes, la relation avec le Burkina Faso reste plus discrète. La politique algérienne, marquée par une logique de réaction face aux initiatives marocaines, peine encore à proposer une offre propre qui séduirait durablement les États sahéliens. L’influence, pour une puissance comme l’Algérie, ne peut se résumer à une stratégie de rattrapage : elle doit aussi être porteuse d’un projet crédible, capable de répondre aux besoins réels de la région.
Alors que le Sahel s’affirme comme un terrain de rivalité entre l’Algérie et le Maroc, la capacité d’Alger à transformer ses gestes diplomatiques en une influence durable dépendra de sa capacité à concilier sécurité, énergie et développement, sans se laisser enfermer dans une dynamique où seul le voisin marocain dicterait le tempo.
