À Bamako, la mendicité n’est plus un phénomène marginal : elle est devenue un rouage invisible du système urbain, un symptôme criant de l’incapacité de l’État à protéger ses citoyens les plus fragiles. Aux abords des mosquées, des marchés et des feux tricolores, des milliers de Maliens, souvent des enfants ou des personnes handicapées, tendent la main sous le regard indifférent d’une société en crise. Malgré les annonces officielles et les opérations de communication des autorités, le phénomène s’amplifie, révélant une gouvernance en déroute et une rupture dramatique avec les promesses de transition.
Bamako sous le choc : une mendicité qui gangrène les rues
La capitale malienne étouffe sous le poids d’une mendicité devenue endémique. Chaque jour, des essaims de jeunes enfants, parfois âgés de seulement 5 ou 6 ans, se ruent entre les véhicules aux carrefours les plus fréquentés. Derrière ces visages innocents se cachent souvent des talibés, confiés à des maîtres coraniques peu scrupuleux qui les transforment en machines à mendier, ou des mineurs livrés à eux-mêmes dans un pays où l’État a abdiqué son rôle protecteur.
Les opérations de retrait des enfants des rues, menées par le ministère en charge de la protection sociale, se heurtent à un mur : faute de structures d’accueil stables, de budgets suffisants et de suivi rigoureux, les enfants sont bien souvent relâchés quelques heures plus tard, dans un cycle sans fin. Les campagnes de sensibilisation, aussi louables soient-elles, restent des rustines face à l’ampleur du désastre.
Des politiques publiques en lambeaux : l’État absent
La persistance de la mendicité au Mali n’est pas un hasard, mais le résultat d’une gouvernance défaillante et d’un système social à genoux. Plusieurs facteurs expliquent cette situation alarmante :
- L’effondrement des services publics essentiels : L’éducation nationale, pilier de l’émancipation sociale, est en ruine. L’incapacité de l’État à garantir une scolarisation gratuite et de qualité force des familles déjà précaires à abandonner leurs enfants à la rue, où ils deviennent des proies faciles pour les réseaux d’exploitation.
- L’opacité des médersas : un terreau pour l’exploitation infantile : Les écoles coraniques non régulées pullulent dans l’ombre. Sous couvert de traditions religieuses, des maîtres coraniques organisent la mendicité forcée des enfants, avec une impunité quasi totale. Les autorités, par peur des tensions sociales ou par calcul politique, ferment les yeux sur ces dérives, refusant d’appliquer la loi avec fermeté.
- Des budgets détournés, des priorités défaillantes : Alors que le Mali consacre la majorité de ses ressources aux dépenses sécuritaires et au fonctionnement de l’État, les fonds alloués à la lutte contre la pauvreté et à la protection sociale sont dérisoires. La corruption et la gestion hasardeuse des aides internationales aggravent encore la situation, privant les plus vulnérables des moyens de s’en sortir.
- Une bureaucratie étouffante et une transparence illusoire : Les programmes sociaux, aussi généreux soient-ils sur le papier, se perdent dans les méandres d’une administration inefficace. Les fonds humanitaires, destinés aux enfants des rues ou aux familles démunies, peinent à atteindre leurs destinataires, étouffés par des lourdeurs administratives et un manque criant d’éthique.
Une bombe sociale et sécuritaire qui menace l’avenir du Mali
L’incapacité de l’État à endiguer ce fléau n’est pas seulement une question d’image ou d’urbanisme : c’est une menace directe pour la stabilité du pays. Des dizaines de milliers de jeunes, livrés à la précarité, à l’analphabétisme et aux abus, deviennent des cibles idéales pour les groupes criminels et les organisations armées qui prospèrent dans la région. Le risque de radicalisation et de recrutement par des extrémistes n’est plus une hypothèse, mais une réalité.
En se contentant de discours sans action concrète, en fermant les yeux sur les carences structurelles, le Mali s’enfonce dans une impasse. La mendicité de rue n’est que la partie émergée d’un iceberg : celui d’un contrat social brisé entre les dirigeants et les populations les plus démunies. Sans une refonte en profondeur des politiques sociales, sans une volonté politique réelle et sans le respect strict de la loi, le pays continuera de voir sa jeunesse errer dans les rues, condamnée à tendre la main pour survivre.
Le tournant est-il encore possible ?
Pour briser ce cercle vicieux, une réforme en profondeur est indispensable. Elle passe par :
- Un investissement massif dans l’éducation publique, gratuite et accessible à tous, pour offrir aux enfants une alternative à la rue.
- Une régulation stricte des médersas, avec des contrôles réguliers et des sanctions immédiates en cas de maltraitance ou d’exploitation infantile.
- Une réallocation des budgets vers les secteurs sociaux, avec une gestion transparente et efficace des fonds publics et internationaux.
- Une lutte sans merci contre la corruption, pour garantir que les aides parviennent enfin à ceux qui en ont besoin.
Le Mali a atteint un point de non-retour. La mendicité de rue n’est plus un simple problème d’ordre public : c’est un défi existentiel pour l’État et pour la cohésion sociale. La balle est désormais dans le camp des autorités. Agir ou subir les conséquences d’un effondrement annoncé ?